La Princess' plus camion que carrosse qui préfère la fée Carabosse.

jeudi 5 mai 2011

L'ombre numineuse



 Lettonie, 2002
Les images de Klavdij Sluban, exposées à l'Hôtel des Arts, à Toulon, m'ont littéralement sidérées. Une jubilation un peu anxieuse de me laisser ravir par cette ombre crépusculaire et veloutée, le grain très doux du papier appelant la caresse. Transportée hors de la réalité familière, j'étais au coeur du mystère, étrangère, détachée, mais en même temps subjuguée par ce que je reconnaissais. Mon ombre intime et ses fulgurances.
Un noir intense et absolu révèle des espaces abstraits, fragments arrachés à nulle part. Des contrastes somptueux, des gammes infinies de gris et de blancs montent des profondeurs. Un noir qui respire, habité. Comme un souffle d'une délicatesse infinie, la lumière, spectrale, affleure, sourd du néant, une buée fragile flotte et semble hésiter avant peut-être de sombrer, happée par l'ombre dense qui s'étend. Du quotidien rude et ingrat émane une clarté singulière.
Qui vient à ma rencontre, qu'est-ce qui remonte des profondeurs, et me bouleverse, et me transforme ?


 Mer Noire
Une tentative désespérée de ravir une image au néant, lancé en avant dans une course éperdue, sauver la vie de la nuit qui gagne si personne ne tente rien, capter l'infime présence avant de la quitter pour toujours, avant qu'elle ne se dissolve, avalée, au moment exactement où elle émerge... Apparition fantôme, mais si assurée, imposée au milieu exactement de l'image... Impitoyable.
Des phares de voiture allument le chemin désert avant de disparaître, des troncs graciles de bouleaux argentés griffent l'obscure forêt, un visage noyé de givre dans la vitre d'un bus surnage, nénuphar hypnotique, un chapeau de paille comme une auréole oscille au-dessus d'une tête effacée, une silhouette brumeuse dans un halo s'effiloche... rien pour se retenir, se planter là, aucun appel, aucune invitation à trouver le repos, à renoncer à la solitude, à chercher toujours, le silence de figures à peine entrevues, impénétrables, qui renvoient à l'errance, lieux désolés et perdus qui racontent l'exil... et pourtant, une douceur poignante et inattendue s'insinue dans cette quête obstinée. Je communie profondément avec ces visages inconnus et muets, ces paysages fossilisés, obscurs et irradiés. J'entends murmurer, doucement, et je résonne comme un tambour.

 Kaliningrad 2004
Cette expérience des confins parle de territoire intérieur. D'exploration exigeante de paysages intimes, une soif inquiète de la rencontre, de l'autre, de soi, de l'autre en soi. Connaître et se reconnaître. Un engagement à éprouver les limites, une implication à s'aventurer le plus loin possible, au-delà. Le risque de se perdre comme une chance de pouvoir se trouver, mesurer le chaos, à l'intérieur de soi, dehors, frissonner à l'immensité, se cogner aux murs, déchiffrer les ténèbres et libérer la clarté. Là, tremblante, une lueur monte, s'affirme, brille d'un éclat aveuglant, l'espérance de l'humanité, comme seul refuge.

vendredi 15 avril 2011

Kakapo mon amour

Je me désole, alors que les crédits dans l'éducation et la culture fondent comme neige au soleil, la France finance le massacre, arme les hommes, occupe la mer et le ciel, se précipite dans le conflit. Dans cette période instable que nous traversons, la paix est si fragile, il me semble qu'il faut au contraire s'attacher obstinément à désamorcer les menaces en recherchant des solutions pacifiques pérennes. Nous souvenir de notre humanité, comme l'invoquait Joseph Rotblat alors qu'il recevait le prix Nobel de la paix en 1995, me semble plus que jamais d'actualité et le moyen le plus noble de s'impliquer.

Photo Department of Conservation CC
Mais ma complainte s'éclaire d'une euphorisante révélation. Je suis tombée en pâmoison, et l'objet de mon ensorceleuse passion s'appelle le kakapo. Il vit protégé sur quelques rares îlots de Nouvelle Zélande, des sanctuaires créés par les hommes,  ses prédateurs majeurs, pour tenter de freiner la disparition totale de l'espèce. Ainsi leur nombre s'est accru tout doucement, et nous recensons à ce jour, avec l'émotion et le respect qui s'imposent, 124 individus, de drôles de perroquets hiboux qui ne volent pas du tout. Leurs ailes trop petites ne leur servent pas à grand-chose, sauf à ralentir leur chute et réussir leur atterrissage lorsqu'ils s'élancent d'un arbre, ce qui n'est pas non plus négligeable. Piètre volatile, le kakapo se révèle formidable marcheur, il avance la tête baissée ( sa mauvaise vue l'oblige à regarder où il met les pieds ), son corps replet basculé vers l'avant, ses deux pattes robustes gauchement tournées vers l'intérieur. Si cette dégaine n'est pas franchement aérodynamique, elle lui confère un air délicieusement obstiné et ne l'empêche nullement de trottiner, sans se presser, pendant des kilomètres. Parce que le kakapo prend d'abord son temps, secret de son impressionnante longévité ( il peut vivre 60 ans, le plus tranquillement du monde ).


Department of Conservation CC
Dodu comme un chapon, ce rondouillard est recouvert de plumes légères et douces comme de la soie, qui fleurent bon l'étui de clarinette ! Ce mélange odorant évoque le cuir, la feutrine, le bois d'ébène et le suif mêlés. Ainsi mon kakapo sent bon la musique, et résonne comme un basson, en émettant un son grave et profond qui tonne à des kilomètres à la ronde. Il appelle de cette façon une femelle à le rejoindre, dans une cuvette confortable préparée à son intention, dont il a nettoyé minutieusement l'accès, en le débarrassant des feuilles et des brindilles qui l'encombraient. Sans être une kakapo, je suis sensible à cette attention que je trouve irrésistible. Comme je suis touchée par cette façon délicate dont ces oiseaux aspirent le suc des tiges des végétaux, avec leur bec pourtant épais et court.

Photo Brent Barret CC
 Cette bestiole à plumes pacifique, dénuée de la moindre agressivité et incapable de s'envoler pour fuir le danger, lente et presque aveugle, dégageant de surcroit un arôme subtil, était la proie idéale des hommes, des chiens, des furets, des chats sauvages jusqu'à la mise en place d'un programme de protection de l'espèce. Cette découverte d'un oiseau, dont j'ignorais tout jusqu'ici, a eu sur moi l'effet d'un baume bienfaisant, mon espoir d'un monde meilleur étrangement renfloué par les naissances  providentielles des bébés kakapos, mon émerveillement de vivre sur cette planète stimulé de nouveau par la rencontre avec un oiseau rare et émouvant. Me voilà éblouie, et comme à chaque fois reconnaissante.

vendredi 1 avril 2011

Fleur de tsunami

Le monde souffre, et éructe, et gronde, et je tremble. Pour le Japon à terre, calme et digne, couché dans l'eau boueuse empoisonnée, pour le monde arabe, fervent et rebelle, qui hurle sa soif de liberté et tombe sous les balles. Des sacrifices, des vies offertes, et adviendra-t-il, le règne espéré de l'Humanité sage et éclairée ? Dans ce tourbillon, des lumières clignotent. Les fondamentalismes n'ont pas réussi, pour le moment, à verrouiller les aspirations du peuple arabe. Il se bat pour changer le monde et pour accéder aux droits fondamentaux de la seule race qui prévale, la race humaine.
Un tsunami... Un nom trompeur, un traître, un sournois. Un fauteur de désastre, de maisons émiettées comme des biscuits dans la boue, d'arbres abattus et noyés, de voitures écrabouillées suspendues dans les airs, de paysages détrempés, d'âmes perdues errant comme des fantômes, abasourdies, et la mort qui flotte, transparente, légère... Une petite fille tient la main de son papa pour ne pas trébucher dans les monceaux de gravats, restes pitoyables de sa maison effondrée. Elle est si petite, ses yeux virgules fendus sous sa frange rectiligne, elle disparaît presque, engloutie dans un ciré orange rigide comme une boîte... elle cherche à retrouver sa chambre dans les décombres. Elle pousse un cri joyeux, et se précipite vers un tutu ébouriffé, immaculé, posé intact, éclos dans la boue comme une fleur lumineuse d'une pureté étincelante. La petite fille le serre contre elle, son petit visage ravi émerge du tulle froufroutant. Elle a retrouvé sa robe préférée, et là, au coeur de la tragédie, soudain, la grâce.
Les images de la Lybie enfiévrée déferlent sur l'écran, la caméra pénètre à la morgue derrière un insurgé en colère qui veut témoigner de la violence des combats. Il ouvre un tiroir de métal, et tire pour dégager un corps enveloppé, un ami massacré par les mercenaires ennemis, un parent peut-être, un voisin, icône d'un peuple meurtri et fier. Du tunnel obscur, une couverture émerge, qui protège et dérobe le corps aux regards, imprimée de grosses fleurs épanouies rouges et jaunes. Au milieu de cette détresse, des cadavres empilés, subitement l'horreur de la guerre s'éclaire d'un jaillissement incongru de couleurs pimpantes. La vie explose, et l'espace d'un instant, le chaos et le drame s'effacent.

Moi, pendant ce temps, dans un autre coin du monde, je vis une saison des amours bien particulière. Non, pas une attaque du fameux démon de midi. Non, voici revenue la période ou crapauds et grenouilles migrent, et retrouvent la mare où ils sont nés pour copuler toutes les nuits. J'écoute avec extase les coassements frénétiques et rauques monter dans la nuit parfumée et humide. Le romarin est en fleur, et le jasmin, et la glycine. Les pins, gorgés de pollen, sont prêts d'exploser. Le printemps est là, arrivé depuis quelques jours sans crier gare.
Plusieurs départements ont fermé des routes pour protéger la traversée de nombreux amphibiens surexcités, pressés de se jeter à l'eau au milieu des nénuphars, des roseaux et des papyrus. D'autres ont installé des glissières, qui amènent sans dommage les animaux impatients jusque dans un trou d'eau. Là, récupérés par un passeur précautionneux, ils sont transportés dans un seau de l'autre côté de la route meurtrière. D'autres encore ont creusé des crapauducs sous la route, des tunnels, pour protéger leur pérégrination pour la survie de l'espèce. Madame, replète et endurante, porte monsieur sur son dos, un gringalet sans la moindre envergure, jusqu'au lieu de leurs ébats aquatiques.
Parfois elle s'enfonce dans l'eau sous le poids de son ingrat compagnon, elle coule à pic, et termine le voyage noyée, sans avoir eu le temps de s'abandonner aux assauts de son mâle imbécile, qui aplatit lui-même au fond de la mare boueuse, l'objet malheureux de ses désirs égoïstes.
J'ai cherché pour connaître la raison d'autant de soins et d'attentions prodigués à nos adorables amis baveux et pustuleux pour protéger leur reproduction. Outre le fait que les crapauds mangent les mosquitouzes, je me suis rappelé que ce sont des princes charmants en tenue de camouflage.
Sinon, j'attends avec impatience l'exposition des photographies de Klavdij Sluban à l'Hôtel des Arts. Personne ne me parle comme lui de l'exil, du voyage éternel à la recherche de soi-même, de cette quête désespérée d'un endroit pour appartenir, au milieu de nulle part, et d'êtres pour s'attacher qui sans cesse se dérobent, se figent, et fondent dans le noir. Pour toujours insaisissables.

mardi 22 février 2011

Transport amoureux

Assise dans le wagon, j'étais plongée dans mon livre, refusant obstinément de me laisser happer par les  mouvements des passagers, les sonneries des téléphones, les frôlements, le choc d'un sac contre mes genoux qui force le passage, le poids d'un corps fatigué qui se laisse tomber sur la banquette à mes côtés. Je m'enfonce dans le siège qui se dégonfle avec un sifflement, entraînée par le lourd abandon de mon voisin, et comme le bouchon à la surface de l'eau, je remonte doucement. Je ne sombre pas, le skaï sous mes fesses se retend, et je reprends de la hauteur. Souvent, j'accepte de me laisser envahir avec bienveillance, je regarde, j'écoute, je partage, mais il y a des jours comme ça, je me retire, je refuse de m'abandonner, je ferme les écoutilles. Je ne donne rien, pingre, muette, anonyme, toute lumière éteinte...  une minuscule antenne télescopique capte le minimum vital.
C'est pour cette raison, une veille discrète mais efficace, que j'ai pu entendre sa voix dans l'allée centrale, derrière moi, il venait de monter dans le train. Sa voix fit irruption au beau milieu de ma lecture, un arrachement d'une douceur infinie, et sans lever les yeux, j'étais conquise, ravie par une étreinte grave et soyeuse. Je tressaillis au moment où il s'assit en face de moi, précédé par un gamin de 4 ou 5 ans, emmitouflé dans un anorak, qu'il installa près de la vitre. J'aperçus furtivement les joues d'un môme rosies de froid, son cache-nez enserrant sa capuche, mais je regardais à la dérobée ses mains à lui dénouant l'écharpe, des mains solides, sûres, et ses gestes généreux qui libéraient le bambin engoncé. Je n'ai pas bougé, ses genoux frôlaient poliment les miens, je ne le regardais pas et je le voyais, je connaissais son corps, les jambes nerveuses, les cheveux ébouriffés et drus, le profil net, le menton décidé... Je connaissais son odeur, sa peau élastique, la marque de ses cigarettes, la cicatrice de son appendicite. Hypnotisée, captive, je respirais à peine, de peur de rompre le charme, je n'écoutais pas les mots qu'il prononçait, je m'en fichais, imbécile heureuse, je succombais avec délice aux inflexions de sa voix... De lui, je savais tout par coeur, j'acceptais tout sans condition, en désordre, et sans croiser son regard, je devinais la couleur de ses yeux. Mon émoi dura une éternité, juste le temps d'un voyage entre une gare et une autre, et bientôt je descendais, sans rien révéler de la nature de mon trouble, connue de moi seule. Enchantée, sûre de mon secret, follement amoureuse d'un inconnu que j'avais dégusté sans qu'il s'en aperçoive, mais dans le strict respect des convenances. Ce charivari sentimental intense ( mais en douce ) m'avait brusquement connectée avec mes émotions, cette bourrasque m'avait revigorée, comme rendue à moi-même... Je palpitais, j'avais le fou-rire, et j'appréciais ma vigueur, mon appétit, des mots se bousculaient dans ma tête, une ribambelle indisciplinée, escampette, systole, torticolis... A la sortie du métro, l'air froid me saisit, mais je lui pardonnais sa vivacité un peu cavalière, j'étais de si belle humeur, stalactite, giboulée, pampille... Mon coeur clignotait comme une guirlande, et mes pieds énamourés caressaient le pavé.
Apprendre la gourmandise et la délectation avec un inconnu innocent, la persévérance avec les bourgeons vernissés qui bravent les rigueurs de l'hiver, la légèreté et la grâce avec les pétales de fleurs de cerisier, l'audace avec l'oisillon duveteux qui s'élance hors du nid,  recevoir l'allégresse avec le labrador qui saute dans une flaque d'eau, la dignité avec un vieux chat solitaire, l'émerveillement avec un bébé qui découvre une tache de lumière tremblante sur le mur, la patience et la minutie avec une araignée tissant sa toile... L'univers est mon maître, la nature, les animaux et les petits humains, les grands aussi, et les anciens. Un jour j'ai choisi un guide spirituel, et ce choix si particulier, si intime, m'a permis de devenir disciple de la vie.

vendredi 4 février 2011

Drôles d'oiseaux

Gazouillizouillizouillizouillizouilli... pépipipipipipippipipipipipiement... cliquetitiiiiiiiiii tiiiiiiii tiiiiiiiii... sssssssssssifffffffflement... trilleliiiiiiiiiiiiiiiiiiitrilleliiiiiiiiiii... trillelileli... trillelileliiiiiiiii...
Les étourneaux nichés dans le pin brodent le petit jour. Ils dorment peu, perturbés par les lumières qui laissent la nuit allumée, et jusqu'à ce qu'ils repartent vers les pays de l'Est, ou l'Europe du Nord, les beaux jours revenus, l'usage du réveil devient superflu. Débordants de vitalité, vadrouilleurs, gourmands, dégourdis, il en existe de nombreux, les soyeux, les cous noirs, les joues marrons, ceux des pagodes, de Malabar, de Ceylan, de Daourie, les roselins, les caronculés... et les mouchetés, comme ceux qui viennent dans la région, et froissent l'air de bruissements d'ailes énergiques et froufroutants.  Mais la cohabitation ne se révèle pas forcément idyllique. J'ai toujours été sensible au charme des mauvais garçons, je l'avoue, mais rares sont les personnes qui apprécient comme moi, sans réserve, ces voyous opportunistes, envahissants, assourdissants, sales et mal élevés, et les étourneaux ne peuvent compter sur leur chant mélodieux pour obtenir l'indulgence de tous ceux et celles qui rêvent de s'en débarrasser, excédés par leurs indécrottables mauvaises manières.
Les étourneaux font de piètres chanteurs, mais ce sont des imitateurs virtuoses. Sonneries de téléphone, carillons, klaxons, pas un seul tonitruant pin-pon qu'ils ne s'amusent à reproduire, ils sont même capables d'appeler quelqu'un par son prénom ! Il paraît qu'ils adoptent certaines caractéristiques propres aux cris des oiseaux des régions qu'ils fréquentent, en fait ils piaillent avec l'accent !
Je les observe avec attention, et leur comportement est le meilleur antidote à la morosité. J'aime particulièrement leurs manoeuvres d'atterrissage, lorsqu'ils se posent sur le fil électrique... emportés par leur élan, leurs petites pattes agrippent le fil et hop, ils culbutent vers l'avant, piquent du bec le cul par dessus tête, les plumes de leur queue ouvertes en éventail, arqueboutés pour ne pas dégringoler. Leur mouvement de bascule est irrésistible, à la fois énergique et maladroit, comme leur dégagement latéral, cahotant et pressé, une patte après l'autre, coulissant le long du fil, pour faire de la place à un congénère qui arrive à tire d'ailes pour se poser. Toute la ligne d'oiseaux sur le fil s'écarte et migre en se dandinant, mais aucun emplumé ne laisse sa place sur le perchoir tendu par dessus le toit.

Photo Laurent Quinquis CC

Laurent Quinquis CC
Les étourneaux volent en nuées, composées parfois de plusieurs milliers d'individus, et dessinent des figures étonnantes, volutes, rubans qui s'étirent et se nouent sans cesse, nuages aplatis et denses qui se dissolvent, s'étalent en nappes et se concentrent à nouveau, les oiseaux évoluant comme une seule unité mouvante et interactive. Personne n'a encore percé le secret de ces chorégraphies mystérieuses et hypnotiques, de ces formes élaborées et fluides, de ces mouvements collectifs parfaitement coordonnés qui n'obéissent à aucun leader, à aucun signal magnétique, ou chimique. Simplement, dans le groupe, les étourneaux communiquent avec 5 ou 6 de leurs voisins les plus proches, une loi en vigueur chez les poissons, les moutons et... les hommes. Dans la rue, lever la tête et regarder en l'air ostensiblement provoque la même réaction de curiosité chez les passants. D'éminents scientifiques, réunis dans le projet Starflag, physiciens spécialistes des systèmes complexes, étudient les mécanismes des mouvements collectifs des étourneaux en relation avec leur comportement individuel. Pour trouver des similitudes étonnantes avec le comportement humain. Les moeurs de ces volatiles expliqueraient les mécanismes en jeu dans les phénomènes de mode, les mouvements sociaux, ou encore le déclenchement des ordres de vente chez les traders qui se propagent à tout le système, déclenchant sans crier gare une crise financière.
Les ailes des étourneaux sont les accents du ciel, et soudain palpitent mes souvenirs... Dans le laboratoire plongé dans l'obscurité, seul l'agrandisseur est allumé. Un négatif de film noir et blanc projette sur le papier une image de paysage trop contrastée. Sous l'objectif, dans le faisceau de clarté, les mains ouvertes de mon père, comme des ailes frémissantes, sculptent la lumière et sous mes yeux éblouis dessinent le ciel doux et profond au dessus des arbres.
En attendant les conclusions des scientifiques, la colonie d'oiseaux qui a envahi mon pin préféré est allée se coucher, la tête blottie sous l'aile. La nuit est calme, mon univers de poche juste circonscrit par le rond de lumière de ma lampe... Ce soir, cette frontière dessine un îlot indemne qui me contente. Au moins jusqu'à demain.

vendredi 17 décembre 2010

Toulon, houppon pompette

Mon cœur chavire pour l'uniforme des marins. Je me souviens de mes années de lycée, à Toulon, et des escales de la flotte, les rues enfiévrées les soirs de goguette. Les façades du Pacha, du Hawaï et du Texas Bar s'allumaient d'étoiles de néon clignotantes. Des intérieurs tamisés s'échappaient de la musique, des rires et des appels, des filles charnues riaient sur le pas de la porte et soufflaient la fumée de leur cigarette la tête rejetée en arrière, leurs boucles d'oreilles étincelantes comme des miroirs aux alouettes. Des matelots éperdus les entraînaient dans l'obscurité, et leurs rires engloutis s'éloignaient. Je me souviens que la grâce de leur uniforme résistait à tous les désordres. La vareuse qui s'élargit dans le dos, avec le col plat qui se soulève comme une voile et prend le vent, les pantalons au bas évasé qui donnent une démarche chaloupée même sans tangage, le côté canaille et l'élégance subtilement réunis. Et le chapeau rond surmonté du fameux pompon ! Un pompon pour le commun des mortels, mais que les initiés appellent une houppette.
Les marins ont-ils si peur que le ciel leur tombe sur la tête qu'ils la protègent ainsi avec ce coussinet amortisseur ? Dans le meilleur des cas, ils signalent le sommet de leur crâne et le désignent comme un endroit sensible et défendu. Les oiseaux ne peuvent s'y poser, les cerf-volants sont empêchés d'atterrissage et toute chute d'objet anticipée. Idéal si le plafond est bas ! D'ailleurs la légende raconte qu'un marin trop prompt à se mettre au garde à vous, se heurta violemment la tête en voulant saluer  l'Impératrice Eugénie, en visite sur son navire. L'illustre cœur de la souveraine charitable en fut tout remué ! Elle posa elle même son joli mouchoir de fine baptiste ( brodé de ses impériales armoiries ) sur le crâne fendu du matelot estourbi. Il épongea le sang vermeil et le pompon rouge témoigne aujourd'hui de cet épisode historique.
Si leur calotte crânienne est protégée, elle est aussi convoitée. Depuis qu'il trône en altitude, exposé aux regards, le pompon est devenu le point de mire et subit d'audacieux assauts féminins, et s'il n'était déjà cramoisi, une telle insistance aurait de quoi le faire rougir de plaisir. Titiller de l'index gauche ce joli bouton turgescent à l'insu du marin qui le porte, est la garantie d'au moins 24 heures de chance insolente, voire la perspective d'un mariage heureux selon les cas, les avis diffèrent. Cependant, les spécialistes sont d'accord sur un point. Le pompon sollicité dans les règles de l'art ne remplit toutes ses promesses qu'à une seule condition : il se doit d'avoir accompli au moins un voyage en mer sur la tête de son propriétaire. Un peu d'expérience est donc requise. Il n'est pas précisé s'il s'agit du tour de la rade, ou du tour du monde, ainsi une grande majorité de pompons sont opérationnels et susceptibles d'apporter du bonheur. Mais si les demoiselles téméraires se font surprendre alors qu'elles tentent un toucher furtif, elles doivent donner un baiser au marin alerté par leur pressant doigté.
Pour être agréé par le Commissariat de la Marine Nationale, la houppette obéit à des règles strictes. Les spécimens dépenaillés, hirsutes, obèses ou rachitiques, de guingois ou branlants, montés en graine ou ratatinés, n'ont pas droit de cité. De la discipline que diable, et pas un poil de pure laine traitée antimite qui dépasse ! Un pompon houppette digne de ce nom est d'un beau rouge garance, mesure 25mm de hauteur, arbore fièrement un diamètre de 8cm et pèse 14, 1gr. Oui, virgule 1 gramme. Ce léger détail fait toute la différence, et distingue le pompon national d'une vulgaire copie qui aurait su singer les autres traits de son caractère.
Une telle précision exige des mains expertes. Des passementières chevronnées sont chargées de lisser les écheveaux de belle laine rouge et de nouer les pompons. Certaines ont la charge suprême d'égaliser les brins, et comme à une pelouse trop vivace, les tondeuses à pompons infligent la coupe réglementaire pour que le houppon pompette français, dru et rebondi comme il se doit, affirme son tempérament dans le respect du règlement. Repos !

samedi 13 novembre 2010

Célébration

Le jour de mon anniversaire est chaque fois l'occasion de célébrer ma propre vie, de fêter le chemin parcouru, et encouragée par Walt Whitman, d'entamer la piste ouverte, le pied sûr, le coeur léger. C'est le jour où je prends un peu de hauteur, non pas une attitude arrogante, mais plutôt une posture perchée qui favorise une vision large, embrassée. Une année arrive à son terme, que j'honore, et de nouvelles possibilités s'offrent à moi, que je salue. Dans le moment présent, je reconnais le passé et je m'engage dans l'avenir. C'est un jour de fête, je lui tends les bras, plus tard je le prendrais à bras le corps, et dans cette confrontation amoureuse, j'inventerais la vie.
Apprécier ne serait-ce qu'un petit effort, mesurer ne serait-ce qu'un petit pas, reconnaître le plus infime frémissement de vie caché au coeur des jours permet de prendre son élan vers le futur qui s'annonce. C'est le moment favorable pour une promesse. Je fais chaque fois le serment de franchir une montagne, une colline, un dos d'âne, de sauter par dessus une mer tumultueuse, une rivière, une flaque d'eau après la pluie, de m'élancer vers l'avant, de me hisser vers le haut. Je veux encourager ma tendance naturelle à devenir meilleure, épouser la vie. Je fais le serment de demeurer un coeur qui pense, et d'écrire à tue-tête, et de trouver au réveil le matin prometteur.
Yasushi Inoue dit qu'il faut aimer le mois de sa naissance comme son pays natal. Mon pays s'appelle Octobre, c'est là que je suis née, dans la flamboyance des feuilles embrasées, les mousses frisées gorgées de pluie, le parfum capiteux de la forêt, senteurs de champignons et d'humus mêlés, dans la lumière transparente troublée de brumes. Chaque jardinier, l'automne venu, se transforme en indien nouveau genre. Cet Iroquois des plate-bandes communique avec ses voisins à l'aide de signaux de fumée. D'épais panaches s'échappent des braseros qui consument branches et feuilles tombées, et libèrent un parfum de bois et de marron. L'air immobile attend d'être habité. En communion avec les arbres silencieux, il espère les oiseaux qui viendront le coloniser tout l'hiver. J'attends aussi, la pluie soudaine et drue, les bourrasques qui disloquent les persiennes, les étourneaux bavards. Je suis née avec les mandarines grenues coiffées de feuilles vivaces miraculeuses, les petites pommes tigrées, les noix secrètes. Avec la mer qui monte haut et les vagues qui entraînent le sable, laissant à chaque caresse sur la plage entamée, des verroteries polies, des bois lavés, des coquillages usés et aplatis, des trésors roulés, essorés, chahutés, rendus à une douceur émouvante, révélés. Octobre dévoile l'essence des choses, les squelettes des arbres laissent passer le paysage, le sable enfui sur la plage dénude les pierres de remblai et le béton, les volutes de fumée dessinent le ciel immense, la pluie efface les traces, rince les couleurs, rafraîchit les contours. Je partage l'automne, Octobre est ma saison intérieure.