La Princess' plus camion que carrosse qui préfère la fée Carabosse.

mardi 7 février 2012

Coupez !

Le laboratoire LTC, spécialisé dans le développement des films argentiques s'est éteint, tué par le numérique, mais surtout sacrifié à des intérêts économiques voraces aux méthodes brutales. Il serait ridicule et suicidaire de refuser les mutations, de s'accrocher à un monde voué à disparaître. Là dessus, tout le monde s'accorde. Mais si le profit n'était pas devenu la seule valeur, il pourrait exister des solutions intelligentes, qui accompagneraient la volonté d'anticiper le changement et la nécessité d'évoluer. Valoriser le talent et l'expérience, respecter la personne humaine, assumer ses responsabilités, permettraient sans doute d'autres choix que le sacrifice des 115 salariés, dont le savoir-faire et le dévouement, depuis 30 ans pour certains d'entre eux, avaient construit l'expertise et la réputation de LTC. Une fin indigne, comme toutes celles auxquelles la crise voudrait que nous nous résignions. Il demeure une aventure humaine qui domine la tragédie, et le combat mené par les membres de l'équipe de LTC leur confère une noblesse et une force qui, je le souhaite, les soutiendront toujours, comme un trésor imprenable.
LTC se rattache à une partie de ma vie, et même si je ne suis pas si vieille, tout à coup je me sens une antiquité, pathétique et si mélancolique. Je me souviens des soirs, après la journée de tournage... l'équipe avait rendez-vous à Saint-Cloud, pour visionner les rushes. J'étais inquiète et impatiente à la fois, consciente de participer à un moment magique, intime, une communion particulière faite de tension et de concentration. Les yeux rivés sur l'écran, chacun scrutait l'image, attentif, recueilli, hanté par le poids de sa responsabilité. J'étais une humble assistante du chef décorateur, mais en même temps pleinement engagée, donnant le meilleur de moi-même. La lumière dans la petite salle de projection se rallumait et révélait parfois ma déception sur la qualité de mon travail, mais aussi la satisfaction, l'enthousiasme, toute une palette d'émotions intenses. Après la projection, nous allions boire un verre, toujours, pour couronner cette journée, soulager cette tension délicieuse, sceller le pacte indicible et mystérieux qui unit la tribu d'un film le temps d'un tournage.
LTC, 14 boulevard Sénard... Je me souviens des bâtiments, une partie plus ancienne en briques émergeait au-dessus d'appendices de béton et de tôle, rajoutés sans vergogne au gré des nécessités, et les 3 grandes lettres rouges un peu écaillées. L'ensemble était plutôt ingrat, avec un charme fou. Je me souviens de l'odeur caractéristique des bains de révélateur, cette odeur acide qui me rappelait immédiatement mon père parce qu'elle imprégnait la laine de ses pull-over. Ainsi j'étais un peu chez moi, chez LTC, dans un monde étrangement familier mais qui m'impressionnait cependant. L'excellence, l'amour du métier ont toujours suscité mon admiration. Je me souviens du bruit des machines qui vibraient, le coeur de la vénérable maison palpitait, les bobines possédées tournaient à toute allure, montées à la verticale sur leur axe, le ruban du film tendu avançait, et revenait en boucle pour s'enrouler de nouveau. J'imaginais toujours avec un frisson horrifié le scénario catastrophe d'une bobine folle, s'échappant comme une toupie à travers la pièce, la fuite éperdue des techniciens sous la table pour éviter le projectile assassin, le film se déroulant en sifflant comme un crotale menaçant et se déchirant dans un hurlement sinistre. La bobine terminait sa course au pied d'une chaise et s'immobilisait enfin, les boucles du film piteusement emmêlées. Mais heureusement, les maîtres des machines veillaient, les grands docteurs de la surface sensible, en blouse blanche, opéraient, mesurant l'équilibre fragile des couleurs, et les mains sûres gantées de blanc des monteuses expertes voletaient comme des colombes.

Je me souviens des étagères portant le poids des bobines dans leurs boîtes rondes métalliques, les affiches de films sur les murs, comme autant de fleurons, le vieux linoléum et le carrelage usé. Une ruche, où s'affairaient nuit et jour développeurs, tireurs, étalonneurs, chimistes, monteurs, vérificateurs, magasiniers, livreurs, et j'en oublie sans doute. Un temple sacré, entièrement dédié à la passion des images, où des artistes magiciens se dévouaient corps et âmes à sublimer une teinte, une ombre, une transparence, à exalter un reflet, enchanter une atmosphère, soufflant délicatement le chaud et le froid pour obtenir une matière sensuelle éblouissante.
Leur talent m'a permis de retrouver maintes fois sur l'écran ce ravissement que j'éprouvais sur le plateau, à voir la lumière naître, se préciser, se densifier. Parfois, je ressentais la folle envie d'être sous les projecteurs, enveloppée, caressée, et je comprenais le plaisir d'une comédienne offrant son visage à une lumière amoureuse.
J'ai appris que les quelques 20.000 bobines archivées chez LTC, patrimoine du film français et européen, seraient sauvées. Un peu de baume au coeur, qui reste gros.
Que va-t-il advenir chez Eclair, l'autre grand laboratoire du film à Epinay sur Seine, alors qu'un plan social de licenciement a déjà commencé ? Sont-ils promis à la même fin douloureuse que ceux de LTC, la reconversion des salariés et leur formation négligées à l'heure d'une mutation irréversible et depuis un certain temps déjà totalement prévisible ?
Non, je ne suis pas si vieille si je considère mon âge biologique, et pourtant, j'ai vécu la mort des studios de Billancourt, quai du Point du Jour, le nom seul me faisait rêver, la fin d'une époque avec la démolition de la SFP, aux Buttes Chaumont, dans le XIXe arrondissement de Paris. Je participais alors au tout dernier tournage sur le site, d'une série pour la télévision, tous les plateaux étaient murés, sauf celui sur lequel je travaillais, dernier bastion encore éclairé avant le naufrage. Je garde un souvenir poignant des couloirs déserts envahis de papiers répandus, des boîtes de films jetées en vrac dans la cour, leurs contenus défaits, échevelés sur le ciment dur et froid, le silence lugubre qui enveloppait la grande bâtisse condamnée et le matériel abandonné, le grand hall dévasté plongé dans l'obscurité. Avant de partir, je me suis promenée une dernière fois, pour dire adieu dignement. Je suis passée saluer les costumières, dernières gardiennes qui veillaient sur quelques 8000 mètres carrés de trésors, les milliers de costumes et d'accessoires, fabriqués et entretenus avec amour et fierté depuis 25 ou 30 ans, dont le devenir incertain les rongeaient de chagrin et de désespoir. Je restais là, impuissante, honorée cependant qu'elles me permettent de partager leurs larmes et leur émotion.

samedi 4 février 2012

A double tour

Un amoncellement de cartons et de valises, sur le trottoir, à l'angle du mur, attend le passage des éboueurs. Au sommet de la pile, jetées dans un panier éventré, des clés emmêlées, portant des étiquettes attachées avec des petites ficelles. Sur ces morceaux de carton, dont les 4 coins sont coupés, ou arrondis, ce sont des étiquettes soigneusement bricolées, une écriture désuète, à l'encre violette,  élégante avec ses pleins et ses déliés, identifie chaque clé. Et quand le doute domine, il y a tant de clés, pour autant de serrures, sans compter les doubles, un petit texte livre des indices précieux, dans le but de favoriser les recherches et permettre de retrouver sans encombre les serrures correspondantes.
Toute une vie rangée dans des valises, et des caisses, elles-mêmes enfermées dans des malles, entreposées dans des lieux remplis de caisses. Métaphore de la mémoire, et des souvenirs enfouis. Des petites légendes dérisoires griffonnées sur d'humbles morceaux de carton, pour ne pas se perdre et jouer au Sherlock Holmes de son existence, indices pour ne pas oublier, pour conjurer le temps qui passe, un jeu de piste déroulé d'un lieu à l'autre, d'une malle à l'autre, des petits cailloux semés pour retrouver le chemin de sa vie rassemblée et enfermée à double tour pour empêcher qu'elle ne prenne la poudre d'escampette.

Clé ( n°79 ) 
Caisse à outils d'Aix 
Où il y a les plus gros outils
Un bricoleur aussi soucieux de l'étiquette trie méticuleusement ses outils, et les regroupe avec soin. Une grosse scie pour se séparer des attachements, un gros marteau pour enfoncer les évidences, un gros tournevis pour dévisser quelques illusions, et une grosse clé à mollette pour serrer quelques certitudes. Une médaille de laiton ovale qui porte le numéro 79 ( je doute que ce chiffre soit aléatoire, mon esprit de déduction me suggère plutôt qu'il s'agit précisément de la 79e caisse à outils, dûment répertoriée dans une liste qui en contient au moins 78 autres ) découpé comme un pochoir, et une petite rondelle de cuir, signe de reconnaissance indéchiffrable, sont attachés ensemble. Derrière l'étiquette, des précisions supplémentaires, bien utiles pour remettre la main sur les outils ( les plus gros ) :
Cette caisse est
dans la malle
8 au bureau
Des indications précieuses, parce que la caisse des plus gros outils est au bureau, et il est absolument nécessaire de le préciser, le bureau n'étant pas, en général, l'endroit le plus évident pour ranger des outils, bureau localisé à Aix, une autre précision utile en cas d'amnésie subite, entraînant une perte de repères dramatique, dans la malle n°8... rangée sous la table, enfermée dans une grosse armoire ( mais alors j'aurais certainement trouvé une ou plusieurs clés dudit meuble avec des étiquettes ) ou bien empilée contre le mur avec les malles 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 9, 10 et au delà, que sais-je ! Le bureau est donc encombré de malles numérotées, fermées à clé, chaque clé possède un double, et dans les malles, des caisses et des valises, avec des numéros, et des serrures, et forcément des clés qui les ouvrent. Vertigineuse mise en abyme, repérage balisé des profondeurs de la mémoire, où les souvenirs, les lourds et les légers prennent tant de place, et s'empilent, et s'emboîtent, et s'animent lorsqu'on soulève les couvercles.

N°3 Les cadenas de 
ces 2 petites clés 
doivent être dans 
la caisse à outils 

de Montolivet
voir si la clé de la
caisse n°4 n'est pas celle de la caisse de la Selle
ou l'une de celles de 
la chaînette cuivre
Les choses se compliquent avec une autre caisse à outils qui ne porte pas de numéro. C'est LA caisse à outils, qui ne contient pas les outils les plus gros, rangés ceux-la dans la caisse n°79, mais renferme d'autres outils et, peut-être, les cadenas des 2 petites clés. LA caisse ne se trouve pas avec l'autre, à Aix, mais à Montolivet, j'espère que c'est le quartier de Marseille dont il s'agit, parce que s'il faut aller chercher des outils près de Melun pour bricoler à Aix, ce n'est pas du tout pratique. Bon, l'essentiel c'est de localiser LA caisse à outils parce que les 2 cadenas qui pourraient être utiles un jour pour verrouiller une malle dans laquelle il y aurait une caisse ( à outils ) s'y trouvent peut-être. Une enquête s'impose, également pour vérifier si la clé de la caisse n°4 ( mais où se trouve la caisse n°4 ? Avec la caisse n°8 au bureau ? ou bien à Montolivet ? ) n'est pas plutôt celle de la caisse de la Selle ( la clé de la caisse n° 4 pourrait bien être celle d'une unique caisse entreposée ailleurs, dans une propriété nommée La Selle, sise sur la rivière La Selle, localisée à La Selle ? Je me perds en conjectures ) et si ce n'est pas le cas, alors il faut chercher du côté de la chaînette cuivre, qui possède plusieurs clés. A quoi peut bien servir une chaînette (  une petite chaîne NDLR ) en cuivre qui se ferme à clé ? Pour sécuriser un coffret à bijoux ? Une boîte de Havane ? Un album de timbres rares ?


I clé malle osier ( avec housse )
I "   malle CD ( A )
2 "  grde valise ( B )
Les doubles de A et B sont dans l'armoire après l'anneau
parce qu'en ayant besoin 
tous les jours pour
ouvrir malle et valise


La malle CD ( A ) et la grande valise ( B ) sont essentielles : elles servent tous les jours ! Est-ce qu'elles voyagent tous les jours ? Ou plutôt est-ce qu'elles contiennent des choses absolument utiles tous les jours et tiennent lieu de coffres de rangement ? Leur propriétaire refuse l'idée de s'installer, ou bien il voyage beaucoup, ce qui revient au même, et ne défait ni malle A ni valise B, ou encore il cultive l'idée de repartir très loin, un jour, demain. A moins qu'il ne craigne sans cesse l'obligation de fuir, et si c'est le cas, encore faudrait-il connaître ce qui pourrait le contraindre à de telles extrémités. Prendre la clé des champs, un comble, ou un rêve, pour un obsédé de la serrure ! Ainsi ses bagages sont toujours prêts, et il campe dans son appartement, en attente d'un ordre de départ ( intérieur aussi bien qu'extérieur ). Mais son extrême prudence pourrait bien lui jouer des tours. Il prend soin de fermer malle A et grande valise B à clé tous les jours, il se méfie de son entourage semble-t-il, mais en même temps, il doute de lui encore davantage, et craint d'oublier, aussi signale-t-il les clés qui permettent à tout un chacun d'accéder à leur précieux contenu, ruinant ainsi toutes les précautions qu'il a prises. A moins que sa prévoyance lui dicte d'éclairer les archéologues futurs de ses souvenirs en cas d'absence prolongée ou définitive de sa part.

2 clés
du sac de voyage
resté à 
Montolivet
Ah ! L'éternel voyageur a aussi un sac, qui a décidé de sa propre initiative de rester à Montolivet, sauf si son propriétaire lui-même a pris la décision de l'y laisser pour une raison obscure. Je récapitule, pour ne pas perdre le fil. Mon geôlier, maître des clés, travaille à Aix, vit parfois à Montolivet, et passe ses WE dans sa maison de la Selle. J'ignore l'endroit où il campe la plupart du temps, avec la malle CD et la grande valise, mais tous ces points de chute où il a laissé choir ses malles le contraignent à un  archivage méthodique.


Clé double
Malle CD
l'autre est une des 2 clés de la malle osier
La malle CD est vraiment précieuse... des initiales ? Charles Decoing ou encore Christian Delay... Christophe Dumont ou Cristobal Desfossez... 3 clés en tout, dont 2 doubles ( dont l'un des deux est, je le rappelle, accroché à l'anneau dans l'armoire, parce qu'il est utilisé tous les jours pour ouvrir et refermer la malle ) et le double de la clé de la malle en osier, protégée d'une housse. Tout est limpide, non ?


Clé petite malle
noire
 N° 31
à Montolivet
Lingerie qui était dans
la commode et dans l'armoire
de Jeanne        Lampes électriques tulipes sous le 1er compt.


La lingerie de Jeanne est rangée maintenant dans la petite malle noire. Est-ce que Jeanne est morte, et son mari, fétichiste en deuil, a vidé commode et armoire et voulu conserver amoureusement ses petites culottes en dentelle... en même temps, il a remisé dans la petite malle, avec la lingerie fine, les tulipes des lampes. Après les caisses à outils, cette petite malle noire, avec de la lingerie et des tulipes, c'est tellement tendre, et féminin, et gracieux. Est-ce que Jeanne les avait choisies, ces tulipes, attentive à la décoration de sa maison, et le lien qui les unit justifie qu'elles se retrouvent intimement mêlées à sa lingerie ? Ou bien la lingerie onctueuse constitue une protection approprié, un écrin providentiel pour ces accessoires délicats ? Les tulipes de verre, avec leur bord joliment volanté, sont généralement montées sur des cols de cygne, longues tiges recourbées qui penchent la tête pour éclairer doucement. Comme Jeanne peut-être, femme fleur au cou gracile.


Clé de la mallette
des poupées n° 10 bis à la craie
dans laquelle j'ai mis
une couverture et
deux tentures rendues 
par la voleuse
Une mallette des poupées, et c'est l'enfance qui s'invite furtivement. Cristobal avait rangé à l'intérieur une couverture, quelle drôle d'idée, je suppose que les poupées n'y étaient plus, la couverture pas davantage d'ailleurs, mais le larcin plié de la mystérieuse voleuse qui n'a pas de nom s'y trouve bien, l'infâme bonne femme ( je comprends mieux pourquoi Cristobal est aussi paranoïaque ), deux tentures qu'elle a été contrainte de restituer à leur propriétaire, qui ne lui a pas pardonné son geste inqualifiable, parce qu'elle est de la famille. Traîtresse ! Qui d'autre qu'une soeur, une bru, une fille, peut oser s'approprier les cossus rideaux damassés du salon de Jeanne juste après son décès, ou pire encore, pendant son agonie, les décrocher sans vergogne de la haute fenêtre laissée nue, le rapt ainsi crûment révélé ? Un scandale familial brièvement évoqué, les fameuses tentures sont en lieu sûr, en sécurité dans la mallette n°10 bis, rapidement estampillée à la craie, il faudra sécuriser cette identification avant qu'elle ne s'efface et que les tentures ne disparaissent à jamais, englouties dans une malle muette. La voleuse est interdite de séjour, reniée, et son nom a jamais honni. La fenêtre n'a plus de rideaux, tant pis, même si l'intimité n'est plus protégée, elle reste comme la preuve criante de l'affront. Il vaut mieux se passer dorénavant de tentures, si elles devaient de nouveau susciter l'envie, ou se voir revendiquées par un membre de la famille dénué de tout scrupule.


Clé double du haut
du coffre ( int du Bureau )
rue Angleterre
Il y a un coffre, caché dans le bureau ! Quelle idée de révéler cette information sur la clé qui ouvre le haut du fameux coffre ! C'est tenter le diable ! Une vraie provocation ! Cristobal a quand même pipé les dés, d'une part il n'a identifié que la clé du haut, ah ah, il a caché la clé du bas, et de plus, il faut savoir où se trouve la rue Angleterre. Un tel indice peut évidemment entraîner le voleur sur une fausse piste, à Londres, ou mieux, au fin fond du Gloucestershire !


Je ne me souviens plus à
quel cadenas appartiennent 
ces deux clés


Cela devait bien finir par arriver ! La prudence extrême, digue érigée contre l'inquiétude et les voleurs, s'effrite. Mon arroseur est arrosé. Malgré tous ses efforts pour que la vie reste bien rangée, ses tentatives ne lui permettent pas de tout contrôler. Les choses et les êtres que nous nous acharnons à posséder, à protéger, finissent par nous échapper et disparaissent, à jamais engloutis. C'est peut-être ce que Cristobal a fini par accepter, se débarrassant de toutes ces clés inutiles et en même temps de son obsession.

Le temps, très doux pour la saison, est devenu sans crier gare, glacial. Les fleurs de mimosa sont toutes racornies, leur auréole de lumière duveteuse s'est éteinte. J'attendais la neige, et ce matin, elle est là. Et même si je suis désolée pour le mimosa qui a perdu de sa superbe, je raffole de l'hiver, de la vapeur légère de mon souffle dans l'air cassant comme du verre. Les connexions dans mon cerveau semblent toujours davantage stimulées et guillerettes dans la froidure. Et puis, après un hiver rigoureux, le printemps éclate comme un éclat de rire, franc et clair.

dimanche 22 janvier 2012

AAAhhhhh....

Ecrire sur le famous blog, c'est chaque fois comme si je rentrais chez moi. Me voilà sur mes terres, mieux armée pour résister aux vents mauvais.
En Hongrie, les propriétaires de chiens qui ne seraient pas de pure race hongroise, celles des chiens des nomades magyars venus des steppes d'Asie, seront dorénavant taxés. Haro ( qui reste soft pour le moment ) sur les bâtards, corniauds, ou tout représentant d'une origine autre que celle des races élues, celles des seigneurs canins de la puszta. J'ai l'air de plaisanter, mais cette sinistre et ridicule nouvelle me glace d'effroi. Elle s'ajoute à la liste des indignes mesures prises par le gouvernement pour nommer à la tête des medias et des institutions culturelles des hommes de main, chargés de la propagande, qui veillent à la diffusion d'une culture exclusivement hongroise garante des seules valeurs nationales. Mes racines familiales plongent profondément dans la terre de ce pays, et m'attachent aux heures les plus sombres de son histoire. Les ténèbres menacent encore aujourd'hui, et mon coeur se serre. 
Il n'y a pas seulement près des Carpates que le vent est froid. Depuis quelques jours, la France frissonne ! Le grand effeuillage a commencé, et la voilà délestée, très lentement, pour faire monter le plaisir, de l'un de ses trois A dont elle se drapait avec arrogance. Aux dires de bonimenteurs sans scrupules et autres arracheurs de dents, il ne s'agirait en fait que d'une infime partie seulement du sus-nommé A. Un bout d'A donc, et des inconscients, ou encore des escrocs, voudraient nous faire croire que la perte d'un éveillé n'aurait pas la moindre importance. Quoi ! Un éveillé est perdu, et ce ne sont malheureusement pas dix d'un seul coup que l'on va retrouver. Quel mépris, quelle légèreté ! La vision d'un sage notoire, capable d'éclairer la situation critique dans laquelle nous pataugeons, il me semble que nous devrions y être davantage attachés. Sinon, ce ridicule morceau insignifiant de A réquisitionné et dont la France s'affublait, que peut-il bien être ? Une paire de moufles fourrées, et nous voilà craignant les engelures, un petit capuchon peut-être, et c'est la tête nue, cheveux au vent, que nous risquons fort d'attraper un rhume de cerveau, ou encore un cache-coeur douillet, dont la cruelle absence nous expose aux affections de poitrine ? Pour le moment, nos miches sont épargnées, le strip-tease funeste est suspendu jusqu'à nouvel ordre des agences de notation, ces nouveaux maîtres du monde. Combien de temps encore, avant d'être totalement à oilpée ? AArhg...... ou plutôt AA+rhg...




Mais l'hiver est doux, le temps particulièrement clément, et la nature se fout éperdument de l'austérité ! Elle explose, elle ruisselle de lumière, elle éblouit, des grappes lourdes de capiteuses fleurs de mimosa font ployer les branches, l'air est saturé d'effluves sucrées AAAhhhhh.... L'extase est complète et mérite les trois AAA, les abeilles titubent, saoules de pollen, une vitalité insolente qui donne le tournis et fait la nique à la morosité.
Est-ce qu'il existe quelque chose de plus tendre qu'une fleur de mimosa ? Ce minuscule pompon soyeux semble bien peigné, mais il est follet, hérissé de petits duvets comme un poussin nouveau né, et cette couleur radieuse... le coeur le plus endurci ne peut manquer d'en être tout ragaillardi... Le mimosa est joie.






Les citrons de ma soeur aussi sont de la fête. Entre les feuilles vivaces et sombres, ils s'allument comme des guirlandes. Rebondis, fermes, dodus, voluptueux, le grain est serré, élastique, la petite pointe est bien dure, arrogante, la base pleine s'arrondit dans la paume qui la soupèse, et y abandonne son parfum tonique. AAAhhhhh.... mordre dedans à pleines dents, la pulpe jaillit de sa coque molletonnée, gonflée d'un jus presque suave, l'acidité est docile, je ne cligne que d'un oeil, le citron est joie.






Changement de palette, qui devient plus hivernale certes mais toujours chaleureuse, avec un amour de petite pomme rouge, laquée, picotée de tâches de rousseur, éclaboussée de coups de soleil. Autour de la tige, une étoile s'allume... Une petite pomme avec juste la taille qui convient, trois ou quatre bouchées légères, qui croquent, et se détachent avec franchise, l'empreinte de la morsure gourmande si nette, qui fait sourdre le jus des profondeurs du fruit. Et une chair dorée, acidulée, avec un goût de prairie sauvage. AAAhhhhh.... la petite pomme est joie. Pomme pomme pidou !

lundi 2 janvier 2012

Les voeux de la Princess'

 


Pour cette année qui commence tout juste, je vous souhaite un coeur valeureux, la conviction et la sagesse nécessaires pour affronter cette période de crise qui dure.
Je vous souhaite tout ce qui est bon pour renoncer à l'égoïsme et au  '' chacun pour soi ", la solidarité, l'espérance, la confiance.
Je vous souhaite le goût du défi, l'allégresse dans la lutte pour réaliser vos rêves, l'audace de vaincre la résignation et la peur. Je vous souhaite de l'appétit.
Je vous souhaite tout ce que je choisis pour moi-même, tout ce à quoi j'aspire dans un monde dont je refuse de m'accommoder tel qu'il est.
Je nous souhaite l'avènement de la vie créative, le renouveau et la possibilité d'un avenir différent,
construit sur le respect des valeurs humaines. Je nous souhaite d'y croire absolument et maintenant, de l'inventer. 

Je vous souhaite une radieuse année 2012 !

lundi 26 décembre 2011

Joyeuses Fêtes



Mon sapin cette année est réduit à sa plus simple expression, épuré, graphique, débarrassé du superflu, un sapin de temps de crise, non dénué d'humour et de poésie cependant, un sapin d'hiver qui attend le printemps, un sapin qui laisse passer les gouttes, oui, notre vieille Europe prend l'eau, nos modèles fuient de toute part, nous voilà arrosés, transis, ballotés par des vents défavorables, mais la pluie lave, ravive les couleurs, réveille, stimule les petites pousses qui dardent leur pointes vertes vers le ciel.
Une carte de voeux pour les amis qui passent par ici. Je vous souhaite des fêtes toniques, pleines d'espérance.


Lorsque nous écoutons le fracas de l'arbre qui s'abat, nous ne pouvons pas entendre la forêt qui pousse. 

Ce proverbe est parfois africain, quelquefois indien, et aussi de temps en temps attribué à Hegel mais peu importe. J'adopte ce sage conseil  universel de ne pas me laisser distraire par le vacarme, et de rester concentrée sur les signes qui annoncent le renouveau. Je ne veux pas mourir demain, ou après demain, désabusée, ou abasourdie, ou encore sidérée. Je veux mourir bien vivante, et non pas recroquevillée sous un parapluie qui me cache le ciel.

mercredi 21 décembre 2011

Le Père Noël est un artiste

Entrée libre

Je me consacre enfin à la chronique d'un évènement culturel auquel je contribue en ce moment comme médiatrice, avec plusieurs jours de retard. La maîtresse acceptera mon mot d'excuse si elle sait que j'ai mis du coeur à l'ouvrage ( et oui, je l'ai jeté dans l'aventure ) et qu'un virus nomade colonise ma gorge, embrume ma voix, enserre mes tempes et carbonise ma poitrine. Personne ne m'a demandé de me consumer sur l'autel de l'Art et des artistes, mais comme d'habitude, je fais mon intéressante.
La Place des Arts à Toulon est une association dont la mission est tellement unique qu'elle mérite d'être distinguée. Elle offre en premier lieu une écoute attentive, et dans cet espace ouvert, un projet artistique peut s'énoncer, ensuite se construire dans la réalité, et au contact des autres, s'enrichir et s'affirmer. Et par les temps qui courent, ça fait du bien.
Du mieux qu'elle peut, et avec les moyens du bord associatif, elle accompagne les acteurs du secteur culturel pour mener à bien leurs projets professionnels. En leur apportant du conseil, de la formation dans des ateliers spécifiques et adaptés ( créer son site internet, choisir son statut fiscal et social, réaliser son book, développer son réseau... toutes ces étapes indispensables ), et en mettant à leur disposition une galerie boutique.
Noël approchant, l'occasion était toute trouvée pour solliciter les créateurs de la maison Place des Arts à aller à la rencontre du public, plus enclin peut-être en période de Fêtes à accueillir les suggestions de cadeaux.
Le Noël des créateurs s'éclate au coin de la rue, c'est le moyen de tricoter du lien, de fédérer les talents autour d'un évènement, de provoquer les rencontres, d'écrire un itinéraire comme une guirlande autour d'un lieu d'exposition, proposer un lèche-vitrine avec des oeuvres qui attisent les convoitises, tenter d'allumer un coin de quartier un peu ingrat, et des ombres qui dansent sur les façades des maisons murées. C'est la façon dont je vois les choses, avec humilité ( la médiation est au service des oeuvres, des artistes, du public ) et audace en même temps ( parce que j'y crois encore ).




Petite visite commentée, hop là, c'est par ici !


Les planches sont épaisses, usées comme un pont de bateau, creusées au milieu et l'herbe y pousse, et découpe un  rectangle de verdure où l'on pourrait semer des fleurs... La table de Bertrand Paul subit une mutation, devient pelouse, évoque le pique-nique à la campagne, et étrangement, entretient une drôle de connivence avec l'installation ludique et poétique de Thomas Bissière, Le Déjeuner sur l'herbe. Posée sur un tapis vert et dru, une table épurée à l'extrême, et dessus, comme sur un écran, l'image projetée d'une jeune femme qui tournoie, semant autour d'elle les fleurs du tissu imprimé de sa robe d'été. Hypnotique et lancinant, comme un souvenir qui vous obsède.




Dans la vitrine, les cartes postales tendres de Lisa Dora Fardelli redonnent le goût de la correspondance, celle qui fait coucou, juste comme ça, semée de petites phrases...  Il fait très beau je pense à toi bisous.
Les lampes et suspensions de Delphine Augé, choux de papier plissé froufroutant, défient la pesanteur, ou invitent au recueillement, livres ouverts dont on ébouriffe les pages et qui font le dos rond sous la lumière.






Les petits personnages de papier de Renaud Piermarioli, courent en  rond, pressés, absurdes et fragiles, sans jamais se rejoindre. Hé ! Ne pars pas ! Attends moi ! Pfff... hh... hh... Pfff...
C'est drôle, et tragique en même temps, comme la condition humaine.
Où il est dit qu'il est incontournable de courir après l'inaccessible.


Et si nous poussions la porte pour entrer ? 



La mort sourit de toutes ses dents cannibales, parée, tatouée, brodée, fardée, emperlousée et provocante, ravageuse et tape à l'oeil. Les crânes de papier mâché de Frédérique Montagnac hypnotisent et ricanent, roulent des orbites fleurs et des yeux paillettes, se moquent de notre fascination superstitieuse, claquent des crocs dans un show chicano, et racolent comme une attraction de fête foraine.


Un collier, dans l'univers d'Anne Daniel, peut tenir chaud, comme un petit col prévenant qui se boutonne, et oblige à porter la tête haute. Il y a des reines qui subliment les brins de laine, choisissent le bois flotté comme parure, érigent la noix de cyprès au rang de pierre précieuse, et empruntent les franges des abat-jours pour voiler joliment la naissance de leur cou.



Vincent Yohannhardt, Méphisto du container en PVC, transfigure bidon, jerricane et bouteilles, il les chauffe, les tord sous la flamme, les perce, les évide, les écrase, et la lumière à l'intérieur, c'est le feu qui couve... Maquillée de peinture métallisée, la matière triche, et éclabousse le mur de gouttes ambrées.






Les déclinaisons ludiques d'un crochet à vis, mis en scène dans tous ses états, dans des vignettes laconiques, sont si pertinentes et si drôles... hameçon du poisson, point d'interrogation, haltères du gymnaste....  Renaud Piermarioli, avec des petits dessins qui disent tout l'air de rien, explore le jeu des possibilités et des combinaisons qui font mouche.

Lisa Dora Fardelli dessine des lapins roses avec des nez comme des coeurs pailletés, des petits nuages flottant et irisés, et des fleurs sur de longues tiges. Elle dessine de très beaux portraits de femmes, sensuels, avec un trait sûr, nerveux et élégant, des encres douces en lavis qui laissent passer la lumière. Elle dessine aussi des corps nus, renversés, offerts, ouverts, sauvages et provocants, décapités, écartelés. Lisa Dora est une drôle de fille, un mélange détonnant d'enfance, sucrée et tendre, et de crudité débridée qui n'a pas froid aux yeux.





Demi mondaine



Quel mystère inquiétant s'échappe de cette oeuvre à la fois provocatrice, irrévérencieuse et solennelle. Une femme est mise en scène, comme dans un portrait de cour, elle est assise en robe de marquise. Sa tête étrangement est celle d'une poule, cocotte travestie, et son bras brandit un sceptre étrange, un instrument d'astronomie, qui mesure la course des astres et pousse comme un arbre.  
Marc Bonet Durbec emprunte à la tradition du photomontage dada, et greffe éléments organiques et mécaniques pour recomposer une figure hybride et onirique, qui sonde avec un humour grinçant le rapport entre l'image et les mots et le vertige des apparences.






La maison Place des Arts accueille d'autres pensionnaires, et grâce à Patrick Palmer, photographe, qui capte les reflets de la ville, l'ancienne qui s'éteint, et un instant vacille encore, et la nouvelle qui pousse, je voudrais rendre hommage au chat. Comme il existe des rats de bibliothèque, Diamant est un chat d'exposition, immobile et délicat, un chat mélancolique et graphique qui parfois graphe, mais jamais ne gratte ni ne griffe.  

Et pour compléter, histoire de ne pas mourir totalement idiot(e), petit tour des blogs amis qui relaient l'évènement, celui de Patrick Palmer, celui de La Fiancée du pirate, celui de Florence Galibert, la fée majeure de Place des Arts, le blog officiel de l'association ADAI-Place des Arts, celui de Variation.
Et pour finir, Iconophage, l'émission culturelle de Radio Active. Des liens en veux-tu, en voilà, et TRA LA LA, LA LA !

samedi 3 décembre 2011

Coup de boule

En 1877, George Anthème Lenepveu avait 20 ans et travaillait comme apprenti chez un maître verrier, à Bayeux. Il était aussi livreur, et apportait régulièrement leurs commandes aux clients, avec le soin et la délicatesse qui convenaient à une aussi fragile marchandise. Un jour, il se rendit dans un grand hôtel, luxueux, dont l'histoire n'a pas jugé bon de retenir le nom, pour déposer un service de verres et curieusement, ce détail est parvenu jusqu'à nous. Cette livraison, banale obligation liée à son activité professionnelle, allait bouleverser sa vie. Il croisa par hasard la jolie Natalia Fedorovna Korkov, jeune demoiselle en vacance, pas farouche pour deux sous, et dont le naturel et la sincérité faisaient fi de la conscience de classe. Elle confia sa nostalgie au jeune prolétaire, et même si sa bonne éducation lui dictait de ne pas froisser son interlocuteur en critiquant la Normandie qui l'ennuyait à mourir, elle avoua son impatience de retrouver au plus vite les neiges de sa Lituanie natale. George Anthème en perdit totalement la boule, et tomba éperdument amoureux. Les confidences de la jeune Natalia l'émurent profondément et il n'eut de cesse de trouver un moyen de rendre le sourire à la belle éplorée. Sa brûlante passion l'inspira, et il créa un cadeau inédit, tendre et poétique, une boule de verre qui contenait de la neige qui virevoltait quand elle était gentiment secouée. Ainsi, lorsque Natalia était en proie au cafard, plutôt que de s'abîmer dans le désespoir, elle agitait la boule de son prétendant, faisait tomber la neige, et souriait. La première boule à neige était née, inventée par amour, pour sauver de la dépression une adorable exilée.
Certes, George Anthème faisait tomber la neige sur la cathédrale de Bayeux, sa référence touristique à lui ( j'imagine qu'il n'avait pas beaucoup voyagé ) enfermée dans une bulle d'eau et de verre, plutôt que sur Vilnius ou la mer Baltique. Qu'importe, le charme opérait malgré tout, la seule vue de la neige revigorait le coeur slave de la douce Natalia habituée à la froidure et j'imagine qu'une fois rentrée dans son pays avec la petite boule, elle l'a posa sur une étagère lituanienne, souvenir qui lui rappelait l'offrande touchante de son amoureux éperdu.
Le patron maître verrier de George Anthème fut impressionné par le talent de son jeune apprenti, et décida d'utiliser sa performance technique pour présenter des créations originales à l'Exposition Universelle à Paris en 1878. Les visiteurs enchantés découvrirent alors les boules de verre refermées sur un petit sujet et des flocons follets. Mais si George et son boss comptaient faire fortune dans la boule, ils furent incapables de protéger leur trouvaille. Las ! Les industriels rapaces s'en emparèrent, et quelques années plus tard, à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1889 où la tour Eiffel fut inaugurée, des milliers de boules à neige commémoratives inondèrent Paris. Le succès fut foudroyant, mais George Anthème ne recueillit jamais les fruits de son génie. De quoi avoir les boules jusqu'à la fin de ses jours ! Le malheureux partit même en Russie pour tenter de retrouver sa bien aimée, et revint bredouille. L'histoire ne dit pas si elle refusa de l'accompagner en Normandie, ou bien s'il ne parvint pas à la retrouver. Mais il rentra seul à Bayeux, son amour perdu, et dépossédé de ses boules dont il ne put jamais revendiquer la paternité. Quelle triste histoire ! Mais la boule à neige continua allègrement sa trajectoire vers le succès, franchit les frontières, longtemps dédiée aux sujets religieux, à la Sainte Vierge surtout, impassible sous les flocons, dispensant sans fléchir dans la tourmente son immense mansuétude.

Avec l'avènement des congés payés, la boule à neige devint souvenir de vacances, les stations balnéaires grelottaient, minuscules territoires prisonniers d'un blizzard furieux, les stations de ski devenaient à la mode, et il neigeait sur les sapins derrière la fine paroi transparente. La boule à neige conquit l'Europe, le monde, l'hiver s'abattit sur tous les coins de la planète, sur les capitales et les monuments remarquables, sans souci de la latitude et au mépris des conditions géographiques. Il n'y avait pas que les verres d'eau qui subissaient les tempêtes, dans une bulle de verre, le temps mauvais était prisonnier, mais s'acharnait en vain sur un décor intact. Le souvenir résistait à l'ouragan et émergeait du désastre. Les tours jumelles du World Trade Center sont toujours debout, saupoudrées de neige et de paillettes, sous leur dôme délicat.
Enfant, j'ai tremblé pour le petit chalet perdu dans la tempête, j'ai tremblé avec délice, parce que je décidais du sort de cet univers de poche livré à ma merci, je commandais aux éléments. Je choisissais la fureur qui se déchaînait sur les buildings et les palmiers du désert, les pyramides et le voilier sur les
vagues, j'acceptais magnanime de laisser le calme revenir, et les petits flocons tourbillonnants retombaient silencieusement. Ivre de pouvoir, je régnais sur la météo, je tenais le monde au creux de ma main, San Francisco, Bruxelles, Lisbonne, Rome et Tokyo, j'étais une géante, je déclenchais les bourrasques, et le temps m'obéissait. J'étais Dieu, j'étais partout à la fois, et ma puissance balayait l'Univers. D'autant plus impitoyable que son déchaînement ne laissait aucune trace de son passage, le monde retrouvant chaque fois son immobilité tranquille et protégée.
Traveler 250. 2008

Traveler 170  2010
Deux artistes contemporains ont choisi la boule à neige pour y enfermer des petites scènes mystérieuses, souvent inquiétantes. De minuscules drames silencieux et captifs qui n'espèrent aucun secours. Une balade sur le site de Walter Martin et Paloma Munoz s'impose !