La Princess' plus camion que carrosse qui préfère la fée Carabosse.

dimanche 12 janvier 2014

Moutons noirs

Graffiti du Camp des Milles
Lors de ma dernière visite sur le site mémorial du Camp des Milles, près d'Aix-en-Provence, j'ai acheté une carte postale. Reproduction d'une photographie prise à Hambourg en 1936, cette image, qui fait partie du fond documentaire du centre sur la terreur nazie à Berlin, situé dans les anciens locaux de la Gestapo, a une histoire étonnante. Elle serait certainement restée connue des seuls visiteurs du centre de documentation berlinois, ou des historiens, sans l'initiative d'une association japonaise, Senri no michi.
Engagée dans le soutien aux victimes de la catastrophe de Fukushima, l'association publie cette image sur sa page Facebook, le 4 février 2012, avec le slogan Le courage de dire non. L'image fait le tour du monde, touche et inspire des milliers d'internautes, et devient l'icône du courage et de la résistance à l'oppression.


On y voit une foule d'hommes compacte, saluant le pouvoir fasciste le bras tendu, lors du lancement du navire le Horst Wessel sur le site des chantiers navals Blohm & Voss, le 13 juin 1936, en présence d'Hitler. Un seul homme ne salue pas, les bras croisés sur la poitrine, dans une attitude de refus, ferme et décidée, le visage impassible. Il s'agirait d'August Landmesser, et si cette identité n'est pas formellement avérée, elle semble être la plus probable. Alors âgé de 26 ans, ouvrier des chantiers navals, son épopée personnelle, romanesque et tragique, renforce le mythe du héros ordinaire emporté dans les soubresauts de l'Histoire et donne l'envie d'y croire, au mépris peut-être de la réalité des faits.
La crise de 1929 et le retrait des capitaux américains laisse l'économie allemande exsangue. 14 millions de chômeurs, l'inflation et la paupérisation de la population, des mesures politiques impopulaires pour redresser le pays (hausse des impôts, suppression des aides sociales) favorisent la montée du NSDAP auprès des jeunes. Le parti national socialiste des travailleurs allemands, qui promet le redressement de l'économie et la sortie de crise, « du travail et du pain » pour chaque citoyen allemand qui s'engage dans la renaissance de la nation, rencontre toujours davantage de succès, et Adolf Hitler en devient le chef absolu. Dans ce contexte, August Landmesser adhère au parti nazi en 1931, malgré l'idéologie antisémite et anti-internationaliste du leader, défendue dans Mein Kampf, paru en 1925. Je ne sais quelles convictions, quelles craintes animaient réellement Auguste, mais en 1934, son destin bascule, il rencontre Irma Eckler, 22 ans, d'origine juive par sa mère, convertie au protestantisme, dont il tombe amoureux. Le coeur a ses raisons que la raison ignore... En 1935, Irma est enceinte d'une petite fille, Ingrid, et le couple légalise son union. Mais en septembre 1935, une loi interdit le mariage et les relations sexuelles entre Allemands et juifs. Coupable de trahison de sang, rassenschande, le couple devient illégitime au nom de la pureté de la race. August Landmesser est exclu du parti.
Malgré les difficultés qui pèsent sur eux et l'étau qui se resserre, August est arrêté une première fois puis relâché, malgré l'interdiction qui les frappe de poursuivre leurs relations, leur tentative de fuite avortée vers le Danemark, Auguste et Irma attendent un second enfant, et une autre petite fille, Irène, vient au monde en 1937. 
Leur situation devient intenable, surtout qu'ils ne se cachent pas, une insulte, une provocation, un crime. Le couple est finalement arrêté en 1938, August passe plusieurs années au camp de Börgermoor, avant d'être incorporé en 1941 dans un bataillon disciplinaire. Il est tué sur le front en Croatie, en 1944. Après la prison, et les camps d'internement, Irma meurt à Ravensbrück, en 1942. Leurs deux filles ont survécu. Séparées, Ingrid est recueillie et protégée par sa grand-mère, Irène est placée dans un orphelinat puis élevée dans une famille d'accueil.
Devenue adulte, Irène décide de mener des recherches sur sa famille. Elle retrouve sa soeur, se plonge dans les archives, reconstitue peu à peu le puzzle de son histoire déchiquetée par la barbarie, et publie un livre, A family torn apart by rassenschande.
Si l'histoire d'August Landmesser est parvenue jusqu'à nous, c'est grâce à un journal allemand qui publie la photo de l'homme aux bras croisés, au début des années 90, avec un appel à témoins, pour tenter d'identifier l'audacieux inconnu. Irène, sous le choc, découvre l'image dans la presse, et pense reconnaître son père. La ressemblance physique est grande, certes, mais une incertitude demeure concernant la période durant laquelle August travaillait pour les chantiers navals, qui ne permet pas de l'identifier de manière certaine.

August
August ou Gustav ?

Gustav
Le mystère s'épaissit lorsqu'au même moment, la parution de la photo dans le journal interpelle une autre personne, qui pense également reconnaître son père. Là aussi, la ressemblance physique est troublante, mais les preuves plus consistantes. Gustav Wegert était ouvrier des chantiers navals de Hamburg en 1936, et un certificat de travail en possession de sa famille le prouve. Décédé en 1959, il a toujours refusé de faire la salut nazi au mépris des avertissements de ses contremaîtres, et du risque qu'il courait d'être arrêté. La question n'est pas tranchée à ce jour, même si August semble avoir imposé son identité à l'inconnu sur la photographie, qui seul, ose résister.
Il n'est pourtant pas l'unique personne sur l'image, à ne pas saluer. Sur la photographie originelle, le cadrage est plus large, et découvre un autre homme, plus haut dans la foule, qui ne tend pas non plus le bras devant lui. Sa posture est moins frontale, moins affirmée, moins visiblement contestataire. Est-ce pour cette raison qu'il n'a pas retenu l'attention ?


August, ou Gustav, ou peut-être ni l'un ni l'autre, le jeune inconnu avec ses bretelles, nous ne saurons peut-être jamais qui ils étaient. Héros anonymes, ce qui n'enlève rien à leur courage, à leur force de conviction, à la portée de leur acte de résistance. Cela fait un bien fou, en ces temps où des milliers d'individus saluent leur gourou, humoriste dans une autre vie, devenu triste sire, escroc notoire et sale timbanque haineux (je demande pardon aux saltimbanques !).
Je repense au Matin brun de Franck Pavloff. En 11 pages, l'auteur démontre comment nos petites lâchetés et autres compromissions peuvent nous rendre complices des systèmes totalitaires. Ou comment un pays devient une tyrannie brune, où toute autre couleur est systématiquement éradiquée, même pour la fourrure des chats et des chiens. Le narrateur et son ami Charlie s'adaptent avec résignation à chaque nouvelle loi absurde et assassine, jusqu'à leur disparition programmée. 


Une autre image du même genre, reproduite partout dans la presse et sur les blogs, est sujette à controverse. L'homme torse nu, qui fait face à Himmler dans un camp « avec une attitude de défi », est unanimement reconnu comme Horace Greasley, soldat britannique, fait prisonnier en 1940 et interné à Freiwaldau, en Silésie. Décédé à l'âge de 90 ans, il a confié ses souvenirs, réunis dans un livre Do the birds still sing in hell ? Il y raconte ses relations amoureuses avec une jeune interprète allemande, fille du propriétaire de la carrière dans laquelle il travaillait pendant sa détention, et ses nombreuses sorties hors du camp pour la retrouver. Il se serait ainsi échappé plusieurs centaines de fois, et serait revenu systématiquement, profitant de ses escapades amoureuses pour rapporter des vivres aux autres détenus. Encore une histoire romantique, aux accents tragiques (Horace n'a jamais revu son amante, Rose, décédée en mettant au monde un bébé qui n'a pas survécu, et dont il n'a jamais su s'il était son enfant), propre à embraser l'imagination, l'amour plus fort que tout, bravant le danger. Quand Horace Greasley prétend que c'est lui sur la photographie, réclamant des rations supplémentaires à Himmler, nous sommes conquis, nous continuons à vouloir croire au merveilleux, à l'extraordinaire, coûte que coûte, même lorsque des voix dignes de confiance s'élèvent pour dénoncer la méprise (le mensonge ?). Le camp de prisonniers serait celui de Minsk, en Biélorussie (d'autres images prises le même jour, lors de la visite du camp par Himmler, le prouveraient) et le soldat serait russe, le calot de son uniforme l'attesterait. Que se passe-t-il réellement à ce moment là ?  Je vois un jeune soldat amaigri, un prisonnier derrière des barbelés, icône des barbaries de toutes les guerres. Je ne peux émettre que des hypothèses. A-t-il peur ? Est-il animé par la haine, le désespoir, la fierté, ou tout cela en même temps ? S'est-il dressé courageusement devant son bourreau, dénudant son torse en signe de résistance, pour le toiser de son mépris, malgré sa vulnérabilité et son dénuement ? Himmler lui a-t-il ordonné de s'approcher et d'enlever sa veste pour railler sa maigreur, le dévaloriser, le provoquer ? L'œil dur du prisonnier traduit-il la volonté farouche de ne rien céder à l'ennemi, de défendre sa dignité, et représente-t-il dans cet instant précis le plus grand des défis ? Qu'est-il devenu ? L'image reste un mystère.


vendredi 3 janvier 2014

Les voeux de la princesse

Cette année 2014, je ne vous la souhaite ni belliqueuse, ni épineuse, ni vénéneuse, ni même boudeuse. Encore moins brumeuse, caillouteuse, boueuse, broussailleuse, angineuse, gélatineuse, et surtout pas baveuse, ou calamiteuse, du genre mitrailleuse ou lessiveuse. 

Non, cette année je vous la souhaite, et vous la trompette gracieuse, ambitieuse, butineuse et joueuse, et bien plus généreuse que gaspilleuse, malicieuse que capricieuse, plus chaleureuse que chamailleuse, frondeuse plutôt que moqueuse, gazouilleuse plutôt que bougonneuse, et davantage encore soyeuse plutôt que rugueuse, cajoleuse plutôt que dynamiteuse, audacieuse plutôt que frileuse, talentueuse plutôt que besogneuse, aventureuse davantage que baladeuse, plongeuse plutôt que barboteuse, voluptueuse bien plus que vertueuse, et définitivement plus vigoureuse que légumineuse. 
Je vous épargne spongieuse, religieuse, scrofuleuse, comme la contagieuse fièvre aphteuse, très difficiles à caser dans des voeux de bonne année ! 

Les petites laines




A l'occasion d'une balade à la Seyne sur Mer, je découvre, amusée, les arbres emmitouflés. Les palmiers et les yuccas n'ont pas l'habitude, sous ces latitudes clémentes, de porter des cache-nez et des pulls-over. Incongrues, ces petites laines apportent de la tendresse soudain, et un humour câlin colore le centre ville. Initiative lancée par une association de tricoteuses locales, la Seyne, comme d'autres villes en France (Paris, Angers, Cahors avec l'artiste Elodie Chosson) adopte le yarn bombing, venu des Etats-Unis. Difficile à traduire, le bombage à l'aide de fil à tricoter (yarn) est aussi appelé knit graffiti, ou le tricot graffiti. Expression urbaine qui utilise la ville comme champ d'exploration, le yarn bombing est une forme du street art, lancée par des artistes américaines dont la plus connue est certainement la texane Magda Sayeg.
En 2005, elle lance le projet Knitta please, et habille de tricot dans le monde entier les arbres, les monuments, les bancs publics et les réverbères, les autobus et les statues. Les constructeurs de voitures ont fait appel à ses talents d'artiste textile pour emmailloter la Prius Toyota, la Smart ou encore la mini Cooper. 
L'artiste Olek utilise le fil et le crochet pour tout recouvrir, même les êtres humains, avec des ouvrages multicolores qui évoquent les couvertures de nos grand-mères. La couleur explosive, énergétique, contamine la ville, la maille emballe avec espièglerie le mobilier urbain raide et stoïque, les statues solennelles et compassées, les palissades se couvrent de messages brodés. Aussi appelées yarnstormers, les guérilleroses de la pelote envahissent les rues, crochètent leurs méfaits, et abandonnent sur place leurs oeuvres éphémères comme autant de cadeaux surprises et de clins d'oeil complices, en faveur de davantage de douceur et de respect.


Le crochet et le tricot sont plutôt des activités féminines, et les filles dominent encore dans cette forme d'expression streetcoteuse. Partout dans le monde, les bandes d'artistes armées de leurs aiguilles à tricoter attaquent en douceur l'espace urbain dur et froid et proposent une ville doudoune, pelotonnée et gaie. Le collectif Knit the city à Londres, Masquerade à Stockholm, l'artiste Bali à Melbourne, Tricot Pirate à Montréal, Carol Hummel, le collectif France Tricot à Paris, dont le nom désuet rappelle le passe-temps favori de nos grand-mères, les catalogues Bergère de France et les échantillons de laine duveteuses qui frangent les pages des fiches tricot. L'éthique du care, venue des Etats-Unis, mélange de sollicitude, d'attention, et de soin, s'insinue dans cette forme d'expression urbaine. Réparer le monde, le protéger, le soutenir, changer le regard, pour permettre d'y vivre mieux.

Carol Hummel
Collectif France Tricot
Pour envahir la ville, les artistes font souvent appel à des tricoteuses chevronnées. Les maisons de retraite, les associations, les fabricants de laine à tricoter, tout le monde participe à l'oeuvre collective.
Le tricot et le crochet abandonnent depuis quelques années leur estampille plutôt vieillotte et dépassée. Les associations se multiplient, les cafés tricot fleurissent, les garçons s'y mettent sans complexe. Dans une ambiance conviviale, on échange les modèles et les techniques. Les blogs de tricoteuses et autres artistes textiles pullulent (un petit tour sur In the loop, le webzine des arts de la laine, l'un de mes préférés), rencontres et évènements réunissent les aficionados. Les Américaines, stars incontestées des aiguilles dont le nombre a augmenté de 150% entre 2002 et 2004, ont continué de tricoter pour les soldats en Irak, tradition qui remonte à la guerre de Sécession. Certaines tricotent pour d'autres guerres, contre le cancer par exemple, et réalisent de jolis bonnets, les chemo-caps, pour les femmes qui suivent une chimiothérapie. D'autres créent des vêtements miniatures pour des bébés grands prématurés, si petits et si fragiles, ou pour aider des mamans en difficulté.
Le tricot comme un art, un acte solidaire, un artisanat traditionnel, une activité communautaire inter générationnelle, qui protège de la solitude, du froid et de la détresse, est décidément un acte d'amour.

mardi 31 décembre 2013

Mon beau sapiiiiiiiiiiiiiiin !


Noël est déjà passé depuis quelques jours et je ne suis pas synchrone ! Certes, le sapin scintille toujours dans le salon, grâce à mes soins quotidiens. Pulvérisations d'eau fraîche sur les branches, et ses aiguilles sont toujours aussi drues et insolentes. Mais je suis en retard pour publier mon sapin, déjà envoyé aux amis pour les fêtes. Je poursuis ma série, commencée l'année dernière avec les baleines d'un parapluie, cette fois-ci vêtues d'un jupon de tulle importable, même par une princesse déjantée. Des baleines en tutu pour un Noël 2013, arrosé d'une pluie de confettis pour finir l'année ! Et hop !
Mon beau sapiiiiiiiiiiin
Roi des forêêêêêts
Que j'aime ta verduuureu !


Sinon, ce petit billet sans prétention n'a d'autre but que de célébrer Noël. Le famous blog fait une trêve de quelques jours, et la princesse boit du champagne à petites gorgées, d'une manière qui se veut très distinguée. Je vous fait grâce de mon repas de réveillon mais pas de ma sélection de sapins sinpatoches, gais et plein d'idées ! Pour le fun, l'humour, l'esprit récup qui contamine Noël et se joue de la morosité en période de crise !








Humble petit sapin, mon préféré
Et pour terminer, deux jolis contes de Noël. J'ai trouvé le premier dans le courrier des lecteurs de Télérama. La moitié des détenus de la maison d'arrêt de Saint-Brieuc, soit 90 personnes, ont prélevé sur leurs ressources pour offrir 300 kilos de denrées alimentaires aux Restos du Coeur. La seconde histoire est celle de Christian Bucks, un petit garçon new-yorkais qui a convaincu son directeur d'école d'installer dans la cour un banc de l'amitié. Si un élève se sent seul, il peut s'asseoir sur ce banc et ses camarades, immédiatement avertis, peuvent venir le rejoindre, parler avec lui ou l'entraîner dans leur jeu.

Joyeuses Fêtes

dimanche 1 décembre 2013

Trop c'est trop ! Les chœurs de complainte

Moi, il y a des tas de choses qui m'énervent et qui me donnent l'occasion de râler sans vergogne (et après, je m'en veux, je me trouve pitoyable, et je me plains encore davantage).
La réclame qui saucissonne ma série préférée du moment, les sonneries de portable pendant le film au cinéma ou au restaurant, ou sur la plage, les gens qui hurlent au téléphone dans le train, partageant des conversations fascinantes sur les étapes de leur parcours ferroviaire, le tas de poussière qui s'amenuise à chaque coup de balayette qui l'expédie dans la pelle mais qui résiste jusqu'au bout, un mince filet grumeleux systématiquement réfractaire que je retrouve narquois sur le carrelage une fois que j'ai rangé le matériel, la couette qui s'ingénie à faire des bosses dans la housse et qui lâche aux pieds, livrant mes orteils aux courants d'air, les fichiers joints que je ne parviens pas à ouvrir, les listes pléthoriques indiscrètes de destinataires de courriels, tous ceux et celles qui m'invitent de façon péremptoire (et répétée) à consulter leur profil, les spams intempestifs, les chaînes magiques terroristes qui me prédisent un malheur épouvantable si je ne prends pas en otage 12 malheureux amis pour relayer un mantra obscur qui apporte la fortune, les horribles diaporamas de couchers de soleil, ou de chatons affectueux qui illustrent un message d'amitié dégoulinant de tendresse délivré dans un français approximatif, les messages sur les forums bourrés de fautes d'orthographe, les clients qui demandent à la pharmacienne d'écrire leur traitement sur chacune des boîtes de médicaments alors qu'ils ont une ordonnance, la sonnette de la porte d'entrée du hall de l'immeuble qui m'avertit de l'arrivée de quelqu'un qui ne vient jamais, parce que c'est un juste un moyen de se faire ouvrir pour déposer des prospectus dans la boîte aux lettres, la boîte aux lettres remplie de prospectus malgré le papillon qui stipule que je ne veux pas de prospectus, le démarchage téléphonique pour une mutuelle, une assurance, un crédit, un nouvel abonnement internet, les parkings souterrains, d'abord parce qu'il faut que je retrouve la voiture, puis le ticket et enfin la sortie, les toilettes quand je m'aperçois qu'il n'y a pas de papier, les toilettes quand je m'aperçois que la porte ne ferme pas, les toilettes quand je m'aperçois que l'essuie-mains électrique est en panne, la télé réalité et la réalité de la télé, ma tête quand je sors de chez le coiffeur, mon nez bouché quand je suis enrhumée, l'eau qui devient glacée quand je prends ma douche, l'eau qui devient bouillante quand je prends ma douche, le pull qu'il faut que je porte absolument et que ne trouve pas dans l'armoire alors que je suis pressée, ça y est je suis en retard, les photos floues, surexposées, sous exposées, bref les photos ratées, la semelle de ma chaussure engluée de chewing-gum...
Je pourrais continuer comme ça encore très longtemps, et trouver tout un tas de bonnes raisons de râler, rouspéter, bougonner, ronchonner, maugréer, pester, rager, récriminer, bisquer, geindre, bref manifester haut et fort ma mauvaise humeur (et perdre tout sex-appeal). Je reconnais effectivement qu'une mégère n'a aucun charme et fait fuir les meilleures bonnes volontés du monde. Il n'y a que dans les films américains qu'une pétasse prétentieuse acariâtre rencontre le prince charmant, doté d'une patience inaltérable, en plus de son physique avantageux et de son compte en banque alléchant. Mais j'arrête de dénigrer, c'est promis.
Si râler veut dire se plaindre, c'est aussi respirer difficilement, le souffle produisant un son rauque, signe que la fin est proche. Il me suffit d'avoir l'air d'une virago, sans cumuler en plus des troubles respiratoires et frôler l'agonie. Agonir d'injures la source de mon mécontentement et de ma frustration est déjà suffisamment rédhibitoire sans que je me mette dans un état de délabrement lamentable. Même si j'ai parfois le sentiment que ronchonner me soulage, il n'en est rien. Cela m'abîme, ternit ma journée, ravage mon énergie, dénature mes relations aux autres. Réagir en victime me fait perdre tout pouvoir sur ma vie. Je ne peux peut-être pas changer les choses, mais je peux changer mon comportement face aux évènements et refuser de me laisser emporter.


Si râler permet d'installer la connivence avec d'autres râleurs, et de râler en chœur, comme sur le site http://www.viedemerde.fr/ qui recueille les anecdotes de la vie quotidienne franchement affligeante des lecteurs, certains ont décidé d'aller plus loin et de transformer leur récriminations collectives en évènement artistique. Ils ont ainsi créé une chorale pour chanter leur agacement, et partager avec humour ce qui se partage le mieux par les temps qui courent : le mécontentement !
J'étais persuadée que les Français portaient haut l'étendard de la grogne élevée au niveau d'un sport national, mais je me trompais lourdement. Le premier chœur de doléances et autres rouspétances chantées est finlandais ! Ou comment rendre la mauvaise humeur agréable à entendre, sublimer l'énergie négative, et prendre la distance nécessaire pour redonner du goût à l'existence.
Deux artistes, finlandais donc, ont eu l'idée de demander à leurs compatriotes d'exprimer leurs plaintes. Tellervo Kalleinen et Oliver Kochta-Kalleinen bousculaient les conventions et œuvraient en même temps pour la santé publique, les Finlandais n'ayant pas pour habitude de se laisser aller. Ils ont d'abord recueilli de multiples jérémiades et les ont mises en musique, avant de proposer à toute personne désireuse de participer de venir pousser la chansonnette. Le premier chœur de complainte venait de naître à Helsinki, revisitant le chœur antique des pleureuse dans les tragédies grecques. Ils ont exporté leur projet, 110 chœurs de complainte existent aujourd'hui de par le monde, Birmingham, Hong-Kong, Tokyo, Saint Petersbourg, Berlin, Le Caire, Jérusalem, Budapest, Paris... Toutes les vidéos sont en ligne sur leur site http://www.complaintschoir.org/choirs.html où ils proposent même un mode d'emploi pour créer sa propre chorale rouspéteuse. Il est rassurant de s'apercevoir que si les êtres humains sont traversés par les mêmes questions existentielles, la plainte est également universelle et que toute culture confondue, elle porte sur les mêmes thèmes : la politique, les transports, la météo, le téléphone portable, les programmes de télévision, les crottes de chien sur les trottoirs... nous sommes tous d'accord sur les mêmes sujets de mécontentement. Voilà de quoi rapprocher les individus, et savoir qu'à l'autre bout du monde les gens ont les mêmes soucis insignifiants, colle une baffe à l'ego et relativise la notion d'identité nationale.




Honneur aux pionniers, avec une vidéo du chœur de complainte d'Helsinki. Avec la plainte Ce n'est pas juste comme refrain, ils égrènent la liste hilarante de leurs agacements quotidiens : pourquoi le fil de l'aspirateur est-il trop court, c'est exactement comme l'été, mes chaussettes glissent quand je marche, les jolis chemisiers perdent toujours leurs couleurs au lavage, les moches jamais, pourquoi toujours moi, personne n'est jamais d'accord avec moi, les mouchoirs en papier sont rugueux, le tram sent la pisse, mes rêves sont ennuyeux, Noël arrive chaque année plus tard, nos ancêtres auraient pu choisir un endroit plus ensoleillé pour vivre...
Dans un registre un peu différent, le site du plasticien Benjamin Isidore Juveneton http://adieu-et-a-demain.fr/ . Bribes du discours amoureux ouvertement machistes, slogans de loosers décomplexés, parodies carnassières, ses phrases choc cyniques sont souvent très drôles, épinglant l'arrogance et la médiocrité de nos modes de pensées formatés. Florilège :

Si ça continue, va falloir que ça cesse.
Tu préfèrerais mourir longtemps ou mourir souvent ? 
Je vis déjà avec toi.
Optimiste. Celui, qui même à terre, continue de tomber.

mardi 26 novembre 2013

Beauté méditerranéenne


Le MuCEM, Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée, joyau consacré de Marseille Capitale de la culture 2013, est une prouesse technique française. Cocorico ! Œuvre de l'architecte Rudy Riccioti, secondé par une armada d'ingénieurs, il est en même temps un lieu d'exposition, intime et tamisé, un espace audiovisuel, un restaurant, une médinathèque dédiée aux enfants, un auditorium, une librairie, un lieu de promenade et de rêverie ouvert sur la mer et les embruns.

Coursives plongées dans la pénombre et trouées soudain d'éclairs fulgurants de soleil et d'eau, patio abrité, clairière ceinturée d'arches d'inspiration mauresque, habillées d'une résille de béton, moucharabieh tentaculaire qui isole de la lumière extérieure tout en laissant passer le regard, passerelles tendues comme des nerfs à vif sur le vide éblouissant. Le musée propose plusieurs entrées, et l'arrivée par le fort Saint-Jean, restauré, et ses espaces de découvertes en libre accès, est certainement la plus ludique et la plus enivrante. Espace de déambulation qui bouscule les sens, sollicite le visiteur dans un contact physique avec les matériaux, la pierre, le verre, le métal oxydé, et résonne dans son corps lors de l'effort dans l'ascension vers le toit, contre le vent, et dans la descente en pente douce. Chemins de ronde, terrasse promontoire où les transats de bois incurvés invitent à la paresse, jardins et parcours botaniques de plantes de la Méditerranée, orangers, myrtes, figuiers, aromates. Froisser entre ses doigts la marjolaine de Chypre et la santoline petit cyprès, s'en mettre plein le pif, et sourire devant les plants de thym à pilosité variable.


Architecture sentinelle prodigue en points de vue, le fort saint-Jean offre des panoramas époustouflants sur la ville, restructurée, harmonisée, un diaporama touristique trois étoiles qui renouvelle le regard et magnifie les antiques icônes marseillaises et les nouvelles, la tour carrée du Roi René, construite au XVe siècle, gardienne impassible de l'entrée du port, le fort et ses bâtiments, tout de pierre blonde, presque délicat et rosissant dans la lumière qui dissout sa masse imposante, l'entrée du vieux-port, aigüe et resserrée, dissuadant toute approche, la Bonne-Mère glorieuse sur son piédestal, identité marseillaise toutes confessions confondues, la Major et ses rayures néo-byzantine qui gagne en majesté, la Villa 
Méditerranée et son large déport, architecture équilibriste, au bord de la culbute, et la mer, l'horizon immense, l'air revigorant qui souffle l'appel du large. Sensations fortes, exaltation d'un horizon libéré, vertiges, reflets hypnotiques, âpreté et majesté d'une situation exceptionnelle, le patrimoine ancien est relié d'un seul trait de béton noir au cœur du musée, passerelle qui nous dépose dans la cour intérieure, sas de décompression avant la plongée dans l'atmosphère intérieure feutrée, mate, et propice à la concentration.

Le MuCEM est un volume fermé, un cube transparent qui pourtant respire, prend l'air et la lumière. Minéral, végétal, organique, aquatique, matrice protectrice et poste d'observation, il semble lui aussi, comme l'architecture ancienne, posté en vigie à l'entrée du port. Musculeux et tout en nerfs, tendu de haubans qui semblent disputer au mistral sa voile écarquillée de mailles aplaties, il résiste en poussées, tensions et compressions, et réussit un équilibre magique entre la force, l'élasticité, la transparence, la densité, la hardiesse, et la grâce. Le Mucem mélange les genres, joue de l'illusion et du trompe-l'oeil, le béton teinté prend l'apparence de l'acier, et file doux et satiné sous la main qui le caresse, la résille contient et dissimule le volume comme un filet de camouflage géant qui, vu du dessus, tisse un réseau de vaguelettes étales à nos pieds, rejoignant la surface de la mer au loin, défie l'apesanteur avec de miraculeuses passerelles suspendues (la plus longue enjambe hardiment la mer sur 100 mètres de longueur). La beauté et la plus haute technicité réunies, sans que l'une la dispute à l'autre, sans arrogance, sans démonstration appuyée, la virtuosité anoblie par la générosité.

L'exposition temporaire, Le Noir et le bleu, un rêve méditerranéen, raconte les représentations, les jeux de miroir, le côté pile et le côté face, l'envers et l'endroit de la civilisation sur les rives de la belle bleue, dont la couleur vire au noir, plongée dans les ténèbres de l'Histoire. En ouverture, une toile de Joan Miro, Bleu II 1961, surface d'azur infini, zébré d'un rouge vibrant, ponctué de cercles noirs, comme autant de points de tensions, de points de suspension sur un avenir en devenir, pierres d'un gué proposant la traversée, et une série de gravures de Goya, Les désastres de la guerre, sombres et désespérées.

 
Si l'exposition n'est pas strictement chronologique, le parcours commence au XVIIIe siècle et se poursuit jusqu'à nos jours, Marseille et Istanbul, capitale puissante de l'Empire ottoman, entretenant alors des liens commerciaux prospères, les navires sillonnant la mer avec de riches cargaisons mais aussi des épidémies malignes, la peste et le choléra.
Le XIXe siècle est une période intense dans la découverte de la Méditerranée. L'histoire et les représentations s'écrivent au fil des conquêtes militaires, initiées par Napoléon. Enjeux économiques, mission civilisatrice, Bonaparte pose sur les portraits officiels comme le glorieux libérateur de l'Egypte. Les figures de la colonisation en Algérie, des deux côtés du miroir, l'utopie saint-simonienne, qui porte les idées de progrès social et scientifique pour promouvoir la paix et l'égalité des peuples en Méditerranée, le projet de civilisation de Méhémet Ali, qui prend le pouvoir en Egypte après le départ des troupes de Bonaparte en 1801, et crée un état indépendant, puissant et industrialisé. Peu à peu, la valorisation de la Méditerranée comme civilisation s'impose, grâce aux études scientifiques, aux géographes, botanistes, et autres savants voyageurs, aux artistes et aux intellectuels qui redécouvrent l'idéal de la beauté de l'Antiquité classique. La Méditerranée devient un lieu de commerce et d'échanges intenses, intellectuels, politiques, artistiques, le tourisme se développe grâce aux bateaux à vapeur, le canal de Suez relie l'Orient à l'Occident. A la fin du siècle, et jusqu'en 1930, le rêve bleu d'une Méditerranée universelle s'impose chez les intellectuels et dans le monde de l'art, bientôt troublé par la montée du fascisme.
Au XXe siècle, le noir et le bleu se succèdent, dans les convulsions de l'histoire.
Mussolini accède au pouvoir en 1922 et affirme son rêve de domination et de démesure en occupant la Libye. Les premiers sursauts des peuples opprimés préfigurent les luttes contre l'occupation coloniale qui vont suivre. La Méditerranée sombre dans le chaos : Smyrne en 1922, Barcelone en 1939, Marseille en 1943, Sétif en 1945, puis Jérusalem, Suez, et Alger en 1962 basculent tour à tour dans la violence et le fracas des armes. Quarante années de ténèbres, mais le bleu refait surface, grâce aux études des ethnologues et aux artistes qui explorent et revendiquent une nouvelle sensibilité méditerranéenne.
La fin du parcours illustre le développement de la Méditerranée comme destination touristique majeure dans le monde à partir des années 60. Solaire, sensuelle, joyeuse, la civilisation des loisirs cotoie une autre réalité, ténébreuse, ramifiée, vénéneuse, celle de la mafia, de la spéculation immobilière, des règlements de compte sanglants, de la terreur. Les années 80 et 90 s'enfoncent dans la noirceur, évoquant les guerres civiles, l'obscurantisme politique et religieux à travers quatre villes emblématiques, Beyrouth, Alger, Sarajevo et Jérusalem.
La Méditerranée d'aujourd'hui est devenue une frontière, passage vers un monde meilleur, un cimetière pour des milliers de migrants clandestins qui tentent au péril de leur vie de rejoindre leur rêve.
Bleu azur, noir d'encre, la Méditerranée n'en finit pas de passer de l'espoir à la tragédie, de l'ombre à la lumière... l'exposition se termine sur un avenir qui reste à écrire, avec une proposition de l'artiste Michelangelo Pistoletto pour promouvoir une politique inter-méditerranéenne avec un parlement culturel... Autour de sa table miroir, qui dessine les contours du bassin méditerranéen, entourée de chaises dissemblables qui invitent les différences à s'asseoir, les vidéos des révolutions arabes et des mouvements des Indignés clignotent dans le noir. Projeter un espace commun, orient et occident mêlés, réconciliés. Rêver du bleu, obstinément, pour inventer une nouvelle histoire.


Au Bazar du genre, autre exposition temporaire du moment, explore les rôles dévolus en Méditerranée à chacun des sexes, selon un ordre bien établi par la famille, la religion, l'Etat, favorisant la domination masculine. Elle fait la part belle, colorée, exubérante et souvent drôle, à la contestation, au refus des normes établies, au mélange des genres, aux revendications des femmes pour leurs droits, à celles des minorités sexuelles, aux aspirations contemporaines à choisir librement ses amours et sa vie. J'ai pensé pendant toute ma visite de l'exposition à Judith Butler, grande prêtresse subversive des gender studies, qui distingue le sexe, biologique, le genre, social, et le désir.



François Beaune, dans un joli livre intitulé La Lune dans le puits aux Éditions Verticales, a recueilli les histoires vraies d'hommes et de femmes vivant en Méditerranée, traces sensibles, voix mêlées de ce qu'il nomme un individu collectif, à tous les âges de la vie, parmi lesquelles l'auteur s'inscrit en italiques, avec son propre récit. Le MuCEM poursuit la collecte sur son site www.histoiresvraies.net, bibliothèque numérique de la mémoire collective, qui archive à ce jour plus de mille histoires à partager.

mercredi 20 novembre 2013

Green goodbye

A dix minutes à peine de Sarrebruck, en Allemagne, s'étend une immense forêt, l'Altenkessel. Elle pousse en liberté, depuis 1995 aucun arbre n'est plus abattu. Les souches abandonnées sur la mousse nourrissent la végétation et les insectes, la chasse est interdite, et sans l'intervention de l'homme, la forêt se régénère seule, en toute tranquillité. Cette nature rendue à l'état sauvage, qui fait la joie des promeneurs, est le résultat d'une rupture radicale avec la culture intensive pratiquée aveuglément pour des raisons économiques, au mépris de la protection de l'homme et de la planète.
Des milliers d'hectares ont ainsi été recouverts avec une unique variété d'arbres à croissance rapide. Les sols se sont appauvris, les arbres se sont anémiés, et les tempêtes ont eu raison de ces plantations raisonnées, sélectives et fragiles. Les erreurs peuvent être sources d'enseignement, et la nature encouragée, protégée, a maintenant repris ses droits. L'homme peut retrouver le lien sacré qui l'unit à la forêt, tour à tour matrice enveloppante, protectrice, maternelle, symbole de l'inconscient crépusculaire et insondable, habité de peurs, de fantasmes et de désirs, et espace privilégié initiatique pour la découverte de soi. Dans les contes, les personnages se perdent dans la forêt enchevêtrée, traversent ce qu'ils croient connaître d'eux-mêmes, affrontent les dragons de leurs angoisses, et découvrent la clef de leur mystère, dans une clairière lumineuse tapissée de mousse.
La forêt est le lieu de l'ambivalence, de la coexistence du bien et du mal. Animée de forces bénéfiques, elle est peuplée de génies bienfaisants, lutins, fées diaphanes, elfes gracieux et faunes gambadants, magiciens et enchanteurs. Sauvage, sombre, inquiétante, elle cache des êtres velus, farouches et infréquentables, satyres, sylvains et diablotins, et abrite les sabbats frénétiques de sorcières chevauchant leurs balais dans la lueur blême de la lune. Dans la culture scandinave, germanique et celte, la forêt est le temple originel qui abrite les esprits des bois. Les druides officiaient sous les grands arbres qui étaient vénérés, et des aires sauvages, bordées de pierres, marquaient les lieux de culte. Les cathédrales, voûtes de pierre érigées vers le ciel, aux piliers sculptés de motifs végétaux, sont les réminiscences des premiers temples naturels païens. A la période de Noël, avec le sapin, ancien symbole du renouveau de la vie après le solstice d'hiver, un peu de la grande forêt sacrée pénètre dans la maison et embaume.
Territoire enchanté, lieu de la marge, de l'exclusion et du refuge (au Moyen-Âge, la forêt abrite tous les exclus, volontaires ou pas, les fous, les proscrits, les brigands de petits et grands chemins, les ermites, les lépreux, et les persécutés de tout bord) aujourd'hui les bois sauvages réactivent le lien effiloché de l'homme avec la nature, dilatent son monde intérieur aux dimensions du cosmos, et rendent aux arbres leur identité de gardiens de la terre qui régénèrent notre être tout entier. Les Japonais le savent, qui pratiquent le shinrin-yoku, ou bain de forêt.
Comme toute créature au monde, l'arbre a son rôle unique. Investi d'une mission bienveillante, il protège toute forme de vie. Épiderme sensible de la planète, poumon végétal, il catalyse l'énergie entre le ciel et la terre. Compassionnel, il fait don de son ombre bienfaisante, abrite les oiseaux, attire les pluies, régule la pousse des végétaux alentour. Majestueux, il incarne les valeurs de force, de calme et d'harmonie, de sagesse, de générosité. Les Celtes et les Germains étaient enterrés au pied des arbres et cette tradition retrouve des adeptes de nos jours, en Allemagne, en Angleterre, et plus timidement en France.

Dans la forêt de l'Altenkessel, le Friedwald est un espace de sépultures forestières. Au pied d'un arbre loué pour une durée de 10, 30 ou 99 ans, les urnes biodégradables des défunts sont enfouies au cœur des racines. Une petite plaque apposée sur le tronc signale l'identité de ceux qui reposent tranquillement sous la ramure.
Alternative écologique, solution poétique à la pénurie d'emplacements dans les cimetières des zones urbanisées soumises à la pression foncière, le jardin de mémoire champêtre séduit les amoureux de la nature.



Pour ceux qui refusent une niche sévère de pierre inerte et glacée comme dernière demeure, et qui ne sont pas davantage conquis par la dispersion des cendres de leurs défunts dans une bourrasque brutale et discourtoise, le cimetière forestier offre une sépulture plus digne et consolante. Dans le golfe du Morbihan, sur les rives de la rivière du Bono, s'étend en pente douce un jardin planté d'arbres et de fleurs. Chaque famille est propriétaire de son arbre, dont elle peut choisir l'essence, et installer à sa guise un petit autel à la mémoire des chers disparus. Plantations, galets et coquillages, objets chargés de sentiments, le pied de l'arbre devient le petit espace organisé du
souvenir et du recueillement, où s'exerce librement la créativité et la tendresse des vivants. L'arbre abrite, protège la mémoire, prolonge la vie du disparu, transforme la perte en présence vivante et sensible. Lieu ouvert aux promenades en famille, à la méditation, à la contemplation de la nature, l'atmosphère est paisible et souriante. Une façon d'honorer les défunts en les installant dans un jardin d'éden, d'entretenir le lien, avec la possibilité pour les vivants d'aller les retrouver pour partager un moment, de reprendre la conversation interrompue et d'avancer doucement vers l'acceptation. Ici et maintenant, vie et mort réunies, réconciliées au paradis, ou sur la terre de la lumière éternellement paisible.