La Princess' plus camion que carrosse qui préfère la fée Carabosse.

dimanche 12 janvier 2014

Moutons noirs

Graffiti du Camp des Milles
Lors de ma dernière visite sur le site mémorial du Camp des Milles, près d'Aix-en-Provence, j'ai acheté une carte postale. Reproduction d'une photographie prise à Hambourg en 1936, cette image, qui fait partie du fond documentaire du centre sur la terreur nazie à Berlin, situé dans les anciens locaux de la Gestapo, a une histoire étonnante. Elle serait certainement restée connue des seuls visiteurs du centre de documentation berlinois, ou des historiens, sans l'initiative d'une association japonaise, Senri no michi.
Engagée dans le soutien aux victimes de la catastrophe de Fukushima, l'association publie cette image sur sa page Facebook, le 4 février 2012, avec le slogan Le courage de dire non. L'image fait le tour du monde, touche et inspire des milliers d'internautes, et devient l'icône du courage et de la résistance à l'oppression.


On y voit une foule d'hommes compacte, saluant le pouvoir fasciste le bras tendu, lors du lancement du navire le Horst Wessel sur le site des chantiers navals Blohm & Voss, le 13 juin 1936, en présence d'Hitler. Un seul homme ne salue pas, les bras croisés sur la poitrine, dans une attitude de refus, ferme et décidée, le visage impassible. Il s'agirait d'August Landmesser, et si cette identité n'est pas formellement avérée, elle semble être la plus probable. Alors âgé de 26 ans, ouvrier des chantiers navals, son épopée personnelle, romanesque et tragique, renforce le mythe du héros ordinaire emporté dans les soubresauts de l'Histoire et donne l'envie d'y croire, au mépris peut-être de la réalité des faits.
La crise de 1929 et le retrait des capitaux américains laisse l'économie allemande exsangue. 14 millions de chômeurs, l'inflation et la paupérisation de la population, des mesures politiques impopulaires pour redresser le pays (hausse des impôts, suppression des aides sociales) favorisent la montée du NSDAP auprès des jeunes. Le parti national socialiste des travailleurs allemands, qui promet le redressement de l'économie et la sortie de crise, « du travail et du pain » pour chaque citoyen allemand qui s'engage dans la renaissance de la nation, rencontre toujours davantage de succès, et Adolf Hitler en devient le chef absolu. Dans ce contexte, August Landmesser adhère au parti nazi en 1931, malgré l'idéologie antisémite et anti-internationaliste du leader, défendue dans Mein Kampf, paru en 1925. Je ne sais quelles convictions, quelles craintes animaient réellement Auguste, mais en 1934, son destin bascule, il rencontre Irma Eckler, 22 ans, d'origine juive par sa mère, convertie au protestantisme, dont il tombe amoureux. Le coeur a ses raisons que la raison ignore... En 1935, Irma est enceinte d'une petite fille, Ingrid, et le couple légalise son union. Mais en septembre 1935, une loi interdit le mariage et les relations sexuelles entre Allemands et juifs. Coupable de trahison de sang, rassenschande, le couple devient illégitime au nom de la pureté de la race. August Landmesser est exclu du parti.
Malgré les difficultés qui pèsent sur eux et l'étau qui se resserre, August est arrêté une première fois puis relâché, malgré l'interdiction qui les frappe de poursuivre leurs relations, leur tentative de fuite avortée vers le Danemark, Auguste et Irma attendent un second enfant, et une autre petite fille, Irène, vient au monde en 1937. 
Leur situation devient intenable, surtout qu'ils ne se cachent pas, une insulte, une provocation, un crime. Le couple est finalement arrêté en 1938, August passe plusieurs années au camp de Börgermoor, avant d'être incorporé en 1941 dans un bataillon disciplinaire. Il est tué sur le front en Croatie, en 1944. Après la prison, et les camps d'internement, Irma meurt à Ravensbrück, en 1942. Leurs deux filles ont survécu. Séparées, Ingrid est recueillie et protégée par sa grand-mère, Irène est placée dans un orphelinat puis élevée dans une famille d'accueil.
Devenue adulte, Irène décide de mener des recherches sur sa famille. Elle retrouve sa soeur, se plonge dans les archives, reconstitue peu à peu le puzzle de son histoire déchiquetée par la barbarie, et publie un livre, A family torn apart by rassenschande.
Si l'histoire d'August Landmesser est parvenue jusqu'à nous, c'est grâce à un journal allemand qui publie la photo de l'homme aux bras croisés, au début des années 90, avec un appel à témoins, pour tenter d'identifier l'audacieux inconnu. Irène, sous le choc, découvre l'image dans la presse, et pense reconnaître son père. La ressemblance physique est grande, certes, mais une incertitude demeure concernant la période durant laquelle August travaillait pour les chantiers navals, qui ne permet pas de l'identifier de manière certaine.

August
August ou Gustav ?

Gustav
Le mystère s'épaissit lorsqu'au même moment, la parution de la photo dans le journal interpelle une autre personne, qui pense également reconnaître son père. Là aussi, la ressemblance physique est troublante, mais les preuves plus consistantes. Gustav Wegert était ouvrier des chantiers navals de Hamburg en 1936, et un certificat de travail en possession de sa famille le prouve. Décédé en 1959, il a toujours refusé de faire la salut nazi au mépris des avertissements de ses contremaîtres, et du risque qu'il courait d'être arrêté. La question n'est pas tranchée à ce jour, même si August semble avoir imposé son identité à l'inconnu sur la photographie, qui seul, ose résister.
Il n'est pourtant pas l'unique personne sur l'image, à ne pas saluer. Sur la photographie originelle, le cadrage est plus large, et découvre un autre homme, plus haut dans la foule, qui ne tend pas non plus le bras devant lui. Sa posture est moins frontale, moins affirmée, moins visiblement contestataire. Est-ce pour cette raison qu'il n'a pas retenu l'attention ?


August, ou Gustav, ou peut-être ni l'un ni l'autre, le jeune inconnu avec ses bretelles, nous ne saurons peut-être jamais qui ils étaient. Héros anonymes, ce qui n'enlève rien à leur courage, à leur force de conviction, à la portée de leur acte de résistance. Cela fait un bien fou, en ces temps où des milliers d'individus saluent leur gourou, humoriste dans une autre vie, devenu triste sire, escroc notoire et sale timbanque haineux (je demande pardon aux saltimbanques !).
Je repense au Matin brun de Franck Pavloff. En 11 pages, l'auteur démontre comment nos petites lâchetés et autres compromissions peuvent nous rendre complices des systèmes totalitaires. Ou comment un pays devient une tyrannie brune, où toute autre couleur est systématiquement éradiquée, même pour la fourrure des chats et des chiens. Le narrateur et son ami Charlie s'adaptent avec résignation à chaque nouvelle loi absurde et assassine, jusqu'à leur disparition programmée. 


Une autre image du même genre, reproduite partout dans la presse et sur les blogs, est sujette à controverse. L'homme torse nu, qui fait face à Himmler dans un camp « avec une attitude de défi », est unanimement reconnu comme Horace Greasley, soldat britannique, fait prisonnier en 1940 et interné à Freiwaldau, en Silésie. Décédé à l'âge de 90 ans, il a confié ses souvenirs, réunis dans un livre Do the birds still sing in hell ? Il y raconte ses relations amoureuses avec une jeune interprète allemande, fille du propriétaire de la carrière dans laquelle il travaillait pendant sa détention, et ses nombreuses sorties hors du camp pour la retrouver. Il se serait ainsi échappé plusieurs centaines de fois, et serait revenu systématiquement, profitant de ses escapades amoureuses pour rapporter des vivres aux autres détenus. Encore une histoire romantique, aux accents tragiques (Horace n'a jamais revu son amante, Rose, décédée en mettant au monde un bébé qui n'a pas survécu, et dont il n'a jamais su s'il était son enfant), propre à embraser l'imagination, l'amour plus fort que tout, bravant le danger. Quand Horace Greasley prétend que c'est lui sur la photographie, réclamant des rations supplémentaires à Himmler, nous sommes conquis, nous continuons à vouloir croire au merveilleux, à l'extraordinaire, coûte que coûte, même lorsque des voix dignes de confiance s'élèvent pour dénoncer la méprise (le mensonge ?). Le camp de prisonniers serait celui de Minsk, en Biélorussie (d'autres images prises le même jour, lors de la visite du camp par Himmler, le prouveraient) et le soldat serait russe, le calot de son uniforme l'attesterait. Que se passe-t-il réellement à ce moment là ?  Je vois un jeune soldat amaigri, un prisonnier derrière des barbelés, icône des barbaries de toutes les guerres. Je ne peux émettre que des hypothèses. A-t-il peur ? Est-il animé par la haine, le désespoir, la fierté, ou tout cela en même temps ? S'est-il dressé courageusement devant son bourreau, dénudant son torse en signe de résistance, pour le toiser de son mépris, malgré sa vulnérabilité et son dénuement ? Himmler lui a-t-il ordonné de s'approcher et d'enlever sa veste pour railler sa maigreur, le dévaloriser, le provoquer ? L'œil dur du prisonnier traduit-il la volonté farouche de ne rien céder à l'ennemi, de défendre sa dignité, et représente-t-il dans cet instant précis le plus grand des défis ? Qu'est-il devenu ? L'image reste un mystère.


vendredi 3 janvier 2014

Les voeux de la princesse

Cette année 2014, je ne vous la souhaite ni belliqueuse, ni épineuse, ni vénéneuse, ni même boudeuse. Encore moins brumeuse, caillouteuse, boueuse, broussailleuse, angineuse, gélatineuse, et surtout pas baveuse, ou calamiteuse, du genre mitrailleuse ou lessiveuse. 

Non, cette année je vous la souhaite, et vous la trompette gracieuse, ambitieuse, butineuse et joueuse, et bien plus généreuse que gaspilleuse, malicieuse que capricieuse, plus chaleureuse que chamailleuse, frondeuse plutôt que moqueuse, gazouilleuse plutôt que bougonneuse, et davantage encore soyeuse plutôt que rugueuse, cajoleuse plutôt que dynamiteuse, audacieuse plutôt que frileuse, talentueuse plutôt que besogneuse, aventureuse davantage que baladeuse, plongeuse plutôt que barboteuse, voluptueuse bien plus que vertueuse, et définitivement plus vigoureuse que légumineuse. 
Je vous épargne spongieuse, religieuse, scrofuleuse, comme la contagieuse fièvre aphteuse, très difficiles à caser dans des voeux de bonne année ! 

Les petites laines




A l'occasion d'une balade à la Seyne sur Mer, je découvre, amusée, les arbres emmitouflés. Les palmiers et les yuccas n'ont pas l'habitude, sous ces latitudes clémentes, de porter des cache-nez et des pulls-over. Incongrues, ces petites laines apportent de la tendresse soudain, et un humour câlin colore le centre ville. Initiative lancée par une association de tricoteuses locales, la Seyne, comme d'autres villes en France (Paris, Angers, Cahors avec l'artiste Elodie Chosson) adopte le yarn bombing, venu des Etats-Unis. Difficile à traduire, le bombage à l'aide de fil à tricoter (yarn) est aussi appelé knit graffiti, ou le tricot graffiti. Expression urbaine qui utilise la ville comme champ d'exploration, le yarn bombing est une forme du street art, lancée par des artistes américaines dont la plus connue est certainement la texane Magda Sayeg.
En 2005, elle lance le projet Knitta please, et habille de tricot dans le monde entier les arbres, les monuments, les bancs publics et les réverbères, les autobus et les statues. Les constructeurs de voitures ont fait appel à ses talents d'artiste textile pour emmailloter la Prius Toyota, la Smart ou encore la mini Cooper. 
L'artiste Olek utilise le fil et le crochet pour tout recouvrir, même les êtres humains, avec des ouvrages multicolores qui évoquent les couvertures de nos grand-mères. La couleur explosive, énergétique, contamine la ville, la maille emballe avec espièglerie le mobilier urbain raide et stoïque, les statues solennelles et compassées, les palissades se couvrent de messages brodés. Aussi appelées yarnstormers, les guérilleroses de la pelote envahissent les rues, crochètent leurs méfaits, et abandonnent sur place leurs oeuvres éphémères comme autant de cadeaux surprises et de clins d'oeil complices, en faveur de davantage de douceur et de respect.


Le crochet et le tricot sont plutôt des activités féminines, et les filles dominent encore dans cette forme d'expression streetcoteuse. Partout dans le monde, les bandes d'artistes armées de leurs aiguilles à tricoter attaquent en douceur l'espace urbain dur et froid et proposent une ville doudoune, pelotonnée et gaie. Le collectif Knit the city à Londres, Masquerade à Stockholm, l'artiste Bali à Melbourne, Tricot Pirate à Montréal, Carol Hummel, le collectif France Tricot à Paris, dont le nom désuet rappelle le passe-temps favori de nos grand-mères, les catalogues Bergère de France et les échantillons de laine duveteuses qui frangent les pages des fiches tricot. L'éthique du care, venue des Etats-Unis, mélange de sollicitude, d'attention, et de soin, s'insinue dans cette forme d'expression urbaine. Réparer le monde, le protéger, le soutenir, changer le regard, pour permettre d'y vivre mieux.

Carol Hummel
Collectif France Tricot
Pour envahir la ville, les artistes font souvent appel à des tricoteuses chevronnées. Les maisons de retraite, les associations, les fabricants de laine à tricoter, tout le monde participe à l'oeuvre collective.
Le tricot et le crochet abandonnent depuis quelques années leur estampille plutôt vieillotte et dépassée. Les associations se multiplient, les cafés tricot fleurissent, les garçons s'y mettent sans complexe. Dans une ambiance conviviale, on échange les modèles et les techniques. Les blogs de tricoteuses et autres artistes textiles pullulent (un petit tour sur In the loop, le webzine des arts de la laine, l'un de mes préférés), rencontres et évènements réunissent les aficionados. Les Américaines, stars incontestées des aiguilles dont le nombre a augmenté de 150% entre 2002 et 2004, ont continué de tricoter pour les soldats en Irak, tradition qui remonte à la guerre de Sécession. Certaines tricotent pour d'autres guerres, contre le cancer par exemple, et réalisent de jolis bonnets, les chemo-caps, pour les femmes qui suivent une chimiothérapie. D'autres créent des vêtements miniatures pour des bébés grands prématurés, si petits et si fragiles, ou pour aider des mamans en difficulté.
Le tricot comme un art, un acte solidaire, un artisanat traditionnel, une activité communautaire inter générationnelle, qui protège de la solitude, du froid et de la détresse, est décidément un acte d'amour.